« Le consensus économique sur les équilibres de long terme est aujourd’hui en porte-à-faux avec la réalité »

Tribune. Les révolutions qui jalonnent l’histoire de la pensée économique sont révélatrices de la difficulté récurrente des théories économiques à appréhender le déroulement de l’histoire, cette suite d’événements articulés les uns avec les autres sans qu’il ne soit jamais possible de revenir sur ses pas et sans qu’il soit davantage possible de tracer a priori un devenir. Ces théories ont toujours oscillé entre l’analyse, essentiellement atemporelle, des propriétés d’un équilibre, et celle d’une évolution rythmée par des changements structurels. La lecture des événements récents n’échappe pas à cette dichotomie.

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Pour la théorie macroéconomique moderne, les déséquilibres de courte période sont supposés être le résultat de tentatives, forcément infructueuses, de vouloir échapper à l’attraction d’un équilibre de long terme. Nouveaux classiques et nouveaux keynésiens ont en partage de croire que la flexibilité des marchés et la neutralité des gouvernements sont la garantie d’atteindre le meilleur des équilibres de long terme possible. Les fluctuations de court terme et la croissance se trouvent ainsi dissociées. Les divergences entre économistes n’apparaissent que lorsqu’ils s’opposent sur les modalités d’une coordination à court terme.

Mais le consensus théorique qui s’est ainsi imposé à compter des années 1980 est, aujourd’hui, en porte-à-faux avec la réalité. Un désordre des idées s’est installé. La maîtrise de la séquence des événements a été perdue. En témoignent deux faits allant à l’encontre de ce consensus.

Le sens de l’anticipation

D’une part, les taux d’intérêt ont chuté jusqu’à leur niveau plancher sans véritable relance de l’investissement, ni tension inflationniste. La hausse des dépenses et des dettes publiques a certes été décidée pour soutenir l’activité économique courante, mais sans plus de perception claire de ses conséquences à plus long terme, sauf à tabler sur l’espoir que des taux d’intérêt bas couplés à une résurgence modérée de l’inflation allégeront le fardeau de la dette.

D’autre part, l’injonction de flexibilité des marchés, synonyme d’adaptation immédiate et de neutralité des gouvernements, a cédé devant l’urgence d’éviter de brusques chutes de revenus et de solvabilité des ménages comme des entreprises. La référence aux contraintes supposées d’un équilibre de long terme s’est effacée devant la quête d’un équilibre de court terme et la croyance d’un retour à la normale.

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Si, en revanche, on entend l’évolution historique de l’économie comme une séquence de situations de déséquilibres, dette et déficit public prennent un autre sens : ils ne seront à terme réduits que si la croissance est rétablie grâce à l’investissement productif des entreprises. Mais cet investissement prend du temps à être mis en œuvre et coûte avant de rapporter ; il se heurte à l’incertitude qui pèse sur les technologies et les marchés futurs, alors même que les décisions en la matière, prises aujourd’hui, sont irréversibles et peuvent conduire à des échecs valant destruction du capital engagé.

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