« Le Conteur, la nuit et le panier » : les traits d’union de Patrick Chamoiseau

L’écrivain Patrick Chamoiseau, en 2002.

« Le Conteur, la nuit et le panier », de Patrick Chamoiseau, Seuil, 272 p., 19 €, numérique 14 €.

Patrick Chamoiseau ne semble avoir été ni seul ni immobile durant le premier confinement, au printemps 2020. Son nouveau livre le montre entouré de figures emblématiques de son œuvre, cheminant « vers la compréhension de l’art qui est le [s]ien ». L’auteur du roman Texaco (Gallimard, prix Goncourt 1992) en a fini depuis longtemps avec la fiction qui « raconte » des histoires. En 2016, il confiait au « Monde des livres » ne pouvoir écrire à présent que des « organismes narratifs bizarres », « des explorations existentielles multiformes et chaotiques ». Achevé en mai 2020 dans un « Paris fantôme », Le Conteur, la nuit et le panier nous emporte pour d’inattendues pérégrinations.

Un espace de création

Sa nouvelle quête, présentée comme ne devant jamais aboutir, ni atteindre une « illusoire transparence », prend la forme ici d’une « la-ronde », soit, dans la tradition des veillées antillaises, l’assemblée formée autour d’un homme qui s’exprime en dansant ou en donnant de la voix. Uniquement la nuit, au risque d’être transformé en panier. Une la-ronde est un espace de création, commandé par les tanbouyé, joueurs de tambour. « On ne saurait trouver meilleur endroit au monde pour partager ce que l’on porte en soi, alors… », explique Patrick Chamoiseau.

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Entre deux quadrilles, il donne de la voix, nous entraînant dans une vivifiante « saisie littéraire ». Elle gravite autour d’un moment fondateur que l’écrivain se plaît à imaginer avec celle du premier conteur créole : l’émergence de la littérature des Amériques. La scène se produit au XVIIe siècle dans une plantation des Antilles. La nuit, lors d’une veillée mortuaire, un « vieux-nègre » a pénétré le cercle des flambeaux. « Il n’y a plus que des ombres/L’ordre mis en place par le maître s’estompe/La nuit défait le monde. » L’assemblée s’est figée à l’écoute de ce « conteur primordial ». Il transporte la mémoire du continent africain oblitérée par la déportation de millions d’esclaves ; insuffle « de la vie dans la mort » ; résiste en montrant par quel détour il est possible d’échapper à la violence, de continuer à exister.

De ce moment fondateur, Chamoiseau fait la matrice de toute la littérature. Forcément née d’un « moment-catastrophe » qui lui impose de défricher de nouvelles voies, de nouveaux possibles. A travers la figure du conteur créole, l’auteur considère aussi sa propre « maturation littéraire ». Lui qui vient « d’un peuple composite, sans absolus », né du « choc terrifiant (…) orchestré par les esclavagistes et les colonialistes » entre tous les continents. « Que faire avec ça ? », s’interroge-t-il. Créer, recréer sont les seules réponses possibles, comme l’atteste l’usage répété du trait d’union et des néologismes fait par l’auteur.

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