« Le contexte colonial a permis à la nation algérienne de se rénover, mais il ne l’a pas créée »

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Une statue de l’émir Abdelkader, à Alger, en janvier 2021.

Tribune. « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? » Nombreux sont les témoignages historiques qui répondent positivement à cette fausse question – au sens rhétorique du terme – posée par le président Emmanuel Macron et héritée du temps de la colonisation triomphante de la France. Sans encombrer le propos, il est possible de s’en tenir à quelques exemples.

L’un d’eux a pour cadre les environs de Tlemcen, dans le nord-est de l’actuelle Algérie. Au début du XVIIe siècle, un saint local était si attaché à son terroir, rapporte un de ses disciples, qu’il avait coutume de dire à celui qui voulait partir : « Reste où tu es ! Les maux de ce siècle ont envahi le monde. Quant à moi, je préfère mourir entre deux palmiers nains dans ma patrie [waṭan] plutôt que de mourir dans les patries des autres, d’autant que notre pays est le meilleur de tous, bien que lui aussi ait ses infidèles. » Le disciple utilise comme équivalents de « notre patrie » les expressions « notre Maghreb », « notre terre », « notre pays ».

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Un contemporain qui habitait à Constantine appelle lui aussi « Maghreb » cette partie occidentale du pays dont Tlemcen fut la capitale au Moyen Age. Mais il le distingue de son pays, le Constantinois, qui continuait comme dans le passé de s’identifier à l’Ifrīqiyā, c’est-à-dire l’actuelle Tunisie.

A la même époque, un document administratif daté de 1632 parle du « waṭan al-Jazā’ir » et de « sa frontière bien connue avec le waṭan de Tunis ». Mais le même document fait mention du « waṭan de Bône » (Annaba), du « waṭan d’Ulād Manṣūr » (région de M’Sila) et même du « waṭan du Tell » (nord de l’Algérie)… Un siècle plus tard, la notion de « patrie » demeure toujours aussi flottante sémantiquement sous la plume du voyageur kabyle al-Warthilānī, qui, lorsqu’il dit « notre waṭan » (ou « notre pays »), désigne tantôt sa tribu, tantôt la Kabylie, tantôt l’Algérie.

Le « waṭan », du village au pays

Le vocable « waṭan » a donc désigné avant la colonisation française de l’Algérie plusieurs cercles concentriques qui vont du plus petit, qui est le lieu de naissance et de résidence, au plus grand, qui est une entité territoriale avec sa frontière connue et reconnue – usage introduit au Maghreb par les Ottomans –, en passant par un cercle intermédiaire, qui est celui de l’unité administrative dirigée par un représentant de l’autorité centrale (khalifa), toujours un autochtone.

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