« Le Covid-19 n’est pas, sur le plan sanitaire, le principal problème de l’Afrique »

Chronique. Un inventaire des catastrophes. C’est l’impression qui ressort à la lecture du dernier rapportde la Fondation Mo Ibrahim, du nom de son fondateur anglo-soudanais, consacré à l’épidémie de Covid-19 depuis un an en Afrique. Parmi les conséquences dramatiques de la pandémie, on retiendra par exemple que la pauvreté extrême est en hausse sur le continent pour la première fois en plus de vingt ans. Qu’il s’agit de la seule région du monde où violences et émeutes, nourries par la crise économique, ont augmenté en 2020. Que 1 million de jeunes filles africaines pourraient ne jamais reprendre le chemin de l’école. Et la liste est encore longue…

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Une bonne partie de ces maux sont le résultat des fermetures qui ont été ordonnées partout sur la planète pour endiguer l’épidémie. Fermetures des frontières, des liaisons aériennes, des villes, des établissements scolaires… Dans un premier temps, l’Afrique s’est elle aussi claquemurée. La plupart de ses dirigeants ont décrété, à la façon des pays du Nord, des couvre-feux et confinements. Mais sur un continent où l’essentiel de l’emploi est informel et les filets sociaux quasi inexistants, le remède s’est avéré souvent pire que le mal.

Contre-productif

Pourquoi donc les pays africains ont-ils appliqué cette recette avec tant de célérité ? Ils n’étaient pas forcément libres de faire autrement, estime l’historien Toby Green, spécialiste de l’Afrique précoloniale, dans un ouvrage paru en avril, The Covid Consensus. The New Politics of Global Inequality (Hurst, 304 pages, 17,40 euros). Le verrouillage des économies était devenu le « consensus global », prôné par l’Organisation mondiale de la santé, les pays occidentaux et la Chine. De ce fait, « les dirigeants africains ont certainement dû s’inquiéter des conséquences politiques s’ils refusaient de s’y conformer », écrit ce professeur au King’s College de Londres.

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Mais bien vite, le fardeau économique et social est devenu si lourd qu’ils ont commencé à se déconfiner. Plutôt plus vite que le reste du monde et sans pour autant provoquer une montée en flèche des contaminations et des décès. A ce jour, l’Afrique totalise un peu plus de 132 000 morts dues au Covid-19, soit 3,5 % des décès enregistrés dans le monde. L’Europe en comptabilise près de neuf fois plus quand bien même elle est quasiment deux fois moins peuplée.

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Quelles que soient les causes à l’origine de cette résistance face au virus – la jeunesse du continent, l’immunité naturelle des populations, les défaillances dans la détection des cas et des décès… –, celle-ci révèle au moins deux choses. Le Covid-19 n’est pas, sur le plan sanitaire, le principal problème de l’Afrique. Et, comme veut le démontrer Toby Green dans son ouvrage – qu’il confesse avoir rédigé d’une traite sous l’effet d’une certaine colère –, la stratégie jugée la plus efficace dans le reste du monde peut être inadaptée pour le continent, voire contre-productive.

Risque d’un million de décès supplémentaires

Avec le nouveau coronavirus, Européens et Américains ont redécouvert, pleins d’angoisse, l’existence des épidémies. Les Africains, eux, connaissent bien ce fléau, qu’il s’agisse d’Ebola ou de la rougeole. Sans oublier la malaria (400 000 morts par an en zone subsaharienne), la tuberculose (environ 350 000 morts) ou le VIH (310 000 morts). Problème : « le recentrage de ressources déjà limitées sur le Covid-19 pourrait entraîner plus d’un million de décès supplémentaires » liés à ces trois maladies, alerte la Fondation Mo Ibrahim.

Les pays riches affirment aujourd’hui que la pandémie ne sera pas vaincue si elle ne l’est pas aussi en Afrique. Tant que ce continent restera exclu de la vaccination, le coronavirus continuera à circuler, peut-être à muter, au risque de nous revenir en boomerang. Travailler à ce que les Africains puissent acquérir l’immunité collective est un objectif louable en même temps qu’il est dans notre intérêt. Mais ce projet sera un échec s’il est mené au détriment de la lutte contre les maladies qui ravagent les populations africaines et ne sont pas sous les projecteurs de la santé publique mondiale.