« Le Créateur de poupées », de Nina Allan : vertigineuses imbrications

« Doll House-La Maison des poupées : le confinement au temps du Covid-19 ».

« Le Créateur de poupées » (The Dollmaker), de Nina Allan, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, Tristram, 406 p., 23,90 €.

Lire Nina Allan prend toujours un tour subtilement vertigineux. Avec elle, le sol est mouvant, les certitudes vacillent. Des portes dérobées apparaissent. L’ère du soupçon s’étend. Le Créateur de poupées, sixième livre de l’écrivaine britannique – le premier, un recueil de nouvelles, Complications (Tristram, 2013), avait remporté le Grand Prix de l’Imaginaire –, s’apparente une nouvelle fois à une traversée fantastique des apparences où les rôles sont constamment ­redistribués.

« J’eus le sentiment suprêmement bizarre que la ville que j’avais laissée au départ de mon voyage vers l’ouest était dans un monde, et que celle à laquelle je retournais était dans un autre », constate l’un des deux protagonistes au terme du roman. Ainsi en est-il de l’impression de décalage éprouvée à la lecture. En cause : le brouillage, ­savamment orchestré par une récurrence de motifs, entre fiction et réalité, une mise en abyme semblable aux poupées gigognes.

Dans le recueil de « contes de fées modernes » enchâssé dans le récit de Nina Allan, il est question d’amour fatal, de personnages difformes, défigurés ou mutilés

L’histoire principale : Bramber Winters et Andrew Garvie ont entrepris une correspondance inspirée initialement par une commune curiosité pour l’œuvre d’une dénommée Ewa Chaplin. Cette ­Polonaise, émigrée à Londres lors du déclenchement de la seconde guerre mondiale, fabriqua en nombre limité des poupées non « réconfortantes ». Elle laissa également un recueil de « contes de fées modernes », lesquels figurent enchâssés dans le récit de Nina Allan. Il y est question d’amour fatal, de personnages difformes, défigurés ou mutilés. Une duchesse ayant entretenu une liaison avec le grand argentier de son mari – un nain qui sera pendu –, se verra retirer son œil gauche au fer rouge ; une romancière borgne sera suspectée d’être une « changeline » par sa nièce, une ­maquilleuse de plateau perfectionnant ses techniques de travestissement sur elle-même : blessures par balle, brûlures à l’acide, coquard, vieillissement spectaculaire. « A en juger par les regards en coin ou inquiets, le résultat était ­convaincant. »

Voilà ce qu’offre l’art, démontre en sourdine Nina Allan au fil des pages qui conjuguent d’autres régimes d’écriture (petites annonces, lettres) : la démultiplication de soi-même, la diffraction d’une identité en de multiples doubles à travers les époques.

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