« Le Dernier Duel » : le film de chevalerie à l’heure #metoo

Le chevalier Jean de Carrouges (Matt Damon, à droite) et l’écuyer Jacques Le Gris (Adam Driver). patrick redmond

L’AVIS DU « MONDE » – POURQUOI PAS

A 83 ans, Ridley Scott, monument du cinéma populaire contemporain, inventeur de quelques grands mythes modernes (Alien, Blade Runner), talent s’essayant à tous les genres, ne désempare pas. Dans l’attente fébrile d’un House of Gucci qui débarque le 24 novembre sur nos écrans – Lady Gaga, Al Pacino, Adam Driver sont au programme de cette adaptation d’un fait divers sanglant – ce diable d’anglais nous livre aujourd’hui un film de chevalerie remis à l’heure de la pendule #metoo.

On savait, depuis le tonitruant Thelma et Louise (1991), le réalisateur sensible à la cause de l’émancipation féminine. Adaptant l’ouvrage éponyme du médiéviste américain Eric Jager, Scott s’intéresse ici à un fait historique : l’un des derniers duels judiciaires autorisés par le roi de France Charles VI en 1386, entre deux Normands, le chevalier Jean de Carrouges et l’écuyer Jacques Le Gris, le second étant accusé par la femme du premier de l’avoir violée en l’absence de son époux parti en guerre. Protégé du comte Pierre d’Alençon, cousin du roi, Le Gris jouit d’une insolente impunité. Carrouges, pour faire justice à sa femme, en appelle au Parlement de Paris et au roi pour le provoquer dans ce duel judiciaire, procédure ordalique dont le vaincu, défait par Dieu par voie d’armes, est considéré comme parjure.

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Ce faisant, Scott revient à ses débuts au cinéma, inaugurés en 1977 par Les Duellistes. Harvey Keitel et Keith Carradine y campent, sous l’Empire, deux officiers français que leur haine invétérée va pousser à se combattre aveuglément leur vie durant. C’est le même schéma de bêtise obtuse, du sens de l’honneur dévoyé, de la virilité morbide qui travaille Le Dernier Duel. D’abord amis, les deux hommes s’enlacent ensuite dans une rivalité sans fin. Car tout les oppose en vérité. Carrouges (Matt Damon) est un guerrier, un homme intègre, fier de son nom, de son fief et de sa valeur, qui n’est pas de tempérament à pardonner les offenses. Le Gris (Adam Driver) est un courtisan, un érudit, un séducteur, qui a gagné l’amitié de Pierre d’Alençon, leur seigneur, et qui n’hésite pas à profiter de cette protection pour dépouiller son ami de certaines de ses prérogatives, notamment en le privant de son fief héréditaire.

Champ de bataille et alcôve

Carrouges, homme frontal, piètre manœuvrier, s’insurge, et finit par s’aliéner la cour entière. Alors même, les années passant, qu’il se fait violence pour se réconcilier avec son adversaire, Le Gris, dans son insigne perversité, viole alors sa femme, la belle et fidèle Marguerite de Thibouville (Jodie Comer), tandis que le mari est parti combattre en Ecosse pour la cause du roi. C’est, au demeurant, tout le film qui est construit sur l’alternance du champ de bataille et de l’alcôve, l’un répondant à l’autre et vice versa. Les batailles et les duels, sons effroyables et images morcelées, y sont rendus comme des boucheries où se dépècent à grandes éclaboussures sanglantes des barbares au front bas. Les demeures, la cour, les lits conjugaux y font, sous le vernis de la civilisation, sourdement écho, donnés comme antres phallocratiques de la débauche, du cynisme et de la domination masculine.

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