Le dictionnaire détourné de Gilles Barbier exposé au Hangar à bananes, à Nantes

Vue de l’exposition « Travailler le dimanche », de Gilles Barbier.

Pour Gilles Barbier, la question du sujet ne se pose pas. Il l’a résolue d’une façon très efficace : il recopie l’édition 1966 du Petit Larousse illustré. Il la recopie méthodiquement et agrandit considérablement le format. Chaque dessin, à l’encre et à la gouache, est un carré de 220 centimètres de côté. Pour cela, il n’a recours à aucun procédé mécanique susceptible de l’aider, mais écrit à main levée. Les images et planches du dictionnaire sont reproduites avec autant de précision que possible.

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Barbier, qui est né en 1965, a conçu ce projet en 1992 et, celui-ci n’étant pas le seul qui l’occupe, il n’en est encore qu’à la lettre p des noms communs. Un souci d’exactitude le pousse à ajouter des errata quand il s’aperçoit qu’il s’est trompé sur une orthographe. Il montre à Nantes 24 pages, la première allant De A à Alpha, la dernière De Panneau à Perdre.

Dans le Hangar à bananes, où il les expose pour la première fois en France, elles ne sont pas disposées banalement dans l’ordre alphabétique, mais tracent des lignes en zigzag. Des sculptures dont une monumentale en faux os de plastique nommée Entre les articulations (le langage) y sont insérées, confirmant le sens du jeu de mots et de l’ironie propre à Barbier. Il a aussi monté, en empruntant des animaux naturalisés au Musée d’histoire naturelle de Nantes, l’installation Les Pages roses. De ces animaux, du ragondin au bison, s’échappent en effet les citations latines que le titre faisait espérer. Le dictionnaire est donc omniprésent.

Mythologie et ironie

Recopier un livre, Barbier n’est pas le premier à y avoir pensé. Dans les années 1930, Jose Luis Borges inventa ainsi le personnage de Pierre Ménard, qui recopiait le Don Quichotte de Cervantès. Quant à recopier des images, l’histoire de l’art abonde en exemples de tels pastiches ou vols. Mais Barbier fait tout pour que l’original soit reconnaissable, et expose même la couverture de son Petit Larousse illustré de 1966. Par provocation ? C’est ce qui vient immédiatement à l’esprit. Un artiste est supposé avoir des idées originales ou même – c’est encore mieux – être emporté par l’inspiration et s’y abandonner en aveugle. Cette mythologie, très usée mais régulièrement rajeunie à coups de romantisme et de Van Gogh, subit avec Barbier un démenti complet. Une autre mythologie, qui anime les pratiques dites conceptuelles depuis les années 1960, exige quant à elle et à l’inverse des lectures, des théories et des systèmes. Mais un dictionnaire n’est pas un traité et le copier n’a rien de très puissamment théorique. Barbier se rit donc autant de l’artiste inspiré que de l’artiste penseur. Dérision généralisée.

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