« Le Fils de l’homme » : Jean-Baptiste Del Amo menace de violence

« Le Fils de l’homme », de Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 240 p., 19 €, numérique 14 €.

La typographie fait tout. Le cinquième roman de Jean-Baptiste Del Amo s’intitule Le Fils de l’homme. Et non « Le Fils de l’Homme », expression biblique désignant un être humain, puis, avec le christianisme, Jésus lui-même. En une majuscule rapetissée, la religion disparaît et surgit un autre récit. Celui d’une humanité en minuscule, dont l’histoire est certes faite de progrès mais surtout d’instincts qui ne changeraient jamais. Les femmes protègent les enfants. Les hommes s’étourdissent de violence, comme leurs fils le feront un jour. Ils sont ainsi depuis la préhistoire, période par laquelle le roman s’ouvre, dans une puissante nouvelle introductive.

Psychologie des bêtes humaines

Mais l’auteur de Règne animal (Gallimard, 2016, prix du livre Inter 2017) saute les millénaires pour s’intéresser à trois spécimens humains d’aujourd’hui : un enfant – le « fils » –, son père – « l’homme » –, et la mère. Autour de ces êtres sans prénom, un paysage urbain morne qu’ils quitteront vite. L’homme est revenu d’on ne sait où après des années d’absence, et emmène femme et enfant dans la montagne, aux Roches, une ferme où il a lui-même vécu avec son père, devenu fou.

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La situation était étrange, elle vire au tragique. La famille part dans les bois : Jean-Baptiste Del Amo décrit les arbres qui l’enserrent, les montagnes qui l’engloutissent. Il dévoile les drames passés, les secrets. L’intrigue, simple, devient aussi complexe que la psychologie de ces bêtes humaines. L’écrivain ne lâche à aucun moment sa langue, jamais précieuse, toujours précise. Au fur et à mesure que la tension monte, sa phrase devient de plus en plus longue et serpente, insaisissable comme la violence qui éclate. Rarement l’auteur de 39 ans aura été aussi juste dans sa manière d’étirer sa fiction, à rebours de son époque, où le roman français croit parfois emprunter à l’épure (de Duras notamment), et se contente d’imiter le nombre de signes restreint des posts des réseaux sociaux.

Course-poursuite

Ecrire, chez Del Amo, c’est dépasser son propre récit, inventer un regard. Ici, c’est celui de l’enfant, l’un des trois personnages du début qui devient vite le seul qui compte vraiment et fait trembler. Une course-poursuite s’engage, et la montagne n’est plus qu’un lieu d’errance, comme la rivière Ohio accueillait la barque frêle des enfants du film La Nuit du chasseur, chef-d’œuvre de Charles Laughton (1955). Le fil devient vite saccadé disco, comme la narration incohérente du Garçu, dernier long-métrage de Maurice Pialat (1995), récit d’une séparation amoureuse filmée à hauteur d’enfant.

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