« Le Fils du professeur », de Luc Chomarat : la jeunesse, comme une boule de flipper

« Le Fils du professeur », de Luc Chomarat, La Manufacture de livres, 272 p., 19,90 €, numérique 14 €.

Certains livres attirent l’attention par un dispositif clinquant ou un sujet-choc. D’autres ont la séduction moins tapageuse mais, dès les premières pages, donnent à entrevoir leur profondeur. Le Fils du professeur, de Luc Chomarat, fait partie de ceux-là : se coulant dans une forme classique, le récit d’enfance, il l’emporte par sa très belle simplicité.

Nous sommes dans les années 1960-1970 à Saint-Etienne, on roule en DS ou en 404 et, sur la vieille télé en noir et blanc, passent Chapeau melon et bottes de cuir et Les Envahisseurs. Le narrateur est un gamin tout droit sorti d’un album de Sempé. Il dit les jours ordinaires rythmés par les jeux de cow-boy, les conversations avec sa famille imaginaire, les longs voyages en voiture pour retrouver la cousine Lina à l’autre bout du pays. Son monde tourne autour de sa mère, une belle femme à la « douceur un peu triste », et de son père, un exigeant professeur toujours plongé dans ses livres. Hypersensible, le jeune héros se pose des questions essentielles : comment Zorro et Don Diego de la Vega peuvent-ils être une seule et même personne ? Pourquoi a-t-on tiré sur Kennedy ? Pourquoi Dieu reste-t-il silencieux ? Et, surtout, comment trouver sa place parmi les siens quand on est nul en sport alors que « le foot, c’est obligé. Si tu es un garçon » ?

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Sans s’en rendre compte, le petit garçon devient un adolescent, c’est l’âge des premières cigarettes, des heures perdues au café du coin, et plus rien n’est simple. Le corps envoie des signaux perturbants tandis que l’époque émet aussi des signes de profonde mutation. Et puis il y a les filles, les imaginaires comme la blonde au bikini noir, les lointaines qui émergent du catalogue de La Redoute dans leur féminité affolante et, enfin, celles du collège ou du catéchisme, qui ne sont pas moins déroutantes.

Les fêlures des adultes

Le livre est écrit, de bout en bout, à hauteur d’enfant puis d’adolescent, ce qui est toujours périlleux. Mais Luc Chomarat, auteur de polars et de romans jeunesse, échappe à la complaisance et à la mièvrerie en déployant une voix qui superpose les différents âges, comme si le narrateur adulte mettait en mots les émotions du môme qu’il fut. Par le regard perçant et malicieux qu’il porte sur son monde, il restitue avec délicatesse l’éveil aux choses de la vie. Avec gravité, aussi, car dans ce quotidien sans drame apparent affleurent les fêlures des adultes qui déteignent sur l’enfant à son insu.

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