« Le livre de Desmond Shum, un témoignage fascinant sur le capitalisme chinois au début du XXIe siècle »

Chronique. Le livre commence comme un polar. « Le 5 septembre 2017, Whitney Duan, 50 ans, disparaissait des rues de Pékin. Elle avait été vue pour la dernière fois la veille, dans son vaste bureau situé dans Genesis Pekin, un projet immobilier qu’elle et moi avions construit et qui valait plus de 2,5 milliards de dollars [2,14 milliards d’euros]. (…) Whitney avait supervisé des projets immobiliers de plusieurs milliards. Et soudain, elle a disparu. Comment cela a-t-il pu se produire ? Et qui est Whitney Duan ? »

Le problème est que The Red Roulette (« la roulette rouge », Simon & Schuster, non traduit) n’est pas un roman. Et que son auteur, Desmond Shum, n’est pas un écrivain. Ce Chinois de 53 ans était, jusqu’en 2013, le mari de Mme Duan et était resté le partenaire de cette femme d’affaires enlevée par la police il y a quatre ans. « Disparaître », en Chine, n’a rien d’exceptionnel. Ne pas donner signe de vie l’est bien davantage. Or, depuis septembre 2017, ni sa famille ni son entourage n’ont eu la moindre nouvelle de Whitney Duan. Vivant à Londres depuis l’été 2017, Desmond Shum en a donc conclu que son ex-femme avait été tuée. Paru début septembre aux Etats-Unis, son livre offre un témoignage fascinant à la fois sur l’enrichissement phénoménal de certains dirigeants communistes, mais aussi, plus largement, sur le capitalisme chinois au début du XXIe siècle. Surprise : quelques jours avant sa publication, Whitney Duan est réapparue. Plus exactement, elle a donné un coup de téléphone à son ex-mari, lui expliquant qu’elle avait été « provisoirement libérée » et lui demandant de ne pas publier le livre. Trop tard.

Le nom de Whitney Duan figurait dans un célèbre article du New York Times révélant, le 26 octobre 2012, que la famille de Wen Jiabao, premier ministre de 2003 à 2013, avait accumulé une fortune de près de 3 milliards de dollars, notamment en acquérant secrètement des parts du géant de l’assurance Ping An, peu avant que son entrée en Bourse, en 2004, fasse flamber le titre. Car Whitney Duan, élevée dans une famille de petits fonctionnaires du Shandong (province côtière de l’est du pays), avait su, grâce à son intelligence et à son entregent, devenir la femme de confiance de l’épouse de Wen Jiabao, une géologue à qui le sens des affaires avait valu le surnom de « reine du diamant ».

Quand la fête se termine

Whitney Duan servira de paravent à la femme du premier ministre. Grâce au soutien de celle qu’ils appellent « Tante Zhang », le couple d’entrepreneurs multipliera durant une dizaine d’années les projets immobiliers. Avec, à chaque fois, la même répartition du profit : 30 % pour Tante Zhang, 70 % pour eux. Pour Desmond Shum, « en Chine, les entrepreneurs ne peuvent réussir qu’en cédant aux intérêts du Parti communiste. Tant le boutiquier du coin de la rue que le génie de la tech de la “Silicon Valley chinoise” ont besoin d’appuis dans le système. La seconde condition, c’était d’être capable d’exécuter l’opportunité quand elle se présentait. Le succès n’est possible que si vous possédez les deux clés. »

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