« Le long oubli du massacre des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris, arrangeait à la fois les gaullistes, la gauche et le régime algérien »

Des passants regardent des chaussures de manifestants lors du rassemblement parisien du 17 octobre 1961.

Il faut du temps, une ou deux générations, pour sortir de certaines amnésies historiques. Il a fallu La France de Vichy, de Robert Paxton (Seuil, 1973, réed. 1999), pour que soit démonté le mythe de Vichy « bouclier » pour les juifs français. Et encore plus de vingt ans et l’opiniâtreté de Serge Klarsfeld pour que la responsabilité de la France dans la déportation des juifs soit reconnue par Jacques Chirac en 1995.

Un cheminement tout aussi long a permis de sortir du silence abyssal qui a longtemps enveloppé la nuit tragique du 17 octobre 1961, au cours de laquelle, voilà juste soixante ans, la police parisienne se livra à un massacre contre les « Français musulmans d’Afrique du Nord » qui manifestaient pour l’indépendance de l’Algérie.

Lire aussi « Les plus faibles, ils les achevaient jusqu’à la mort »

Entre ces deux tragédies, sans commune mesure par leur ampleur et leur portée, le parallèle tient aux mensonges qui les ont longtemps entourées, à la présence de Maurice Papon, participant à la déportation de 1 600 juifs depuis la préfecture de la Gironde en 1942-1944, puis, préfet de police, encourageant les policiers à la « ratonnade » en 1961, mais aussi à la reconquête mémorielle menée par les historiens et des acteurs de la société civile.

« Péché originel »

Si le 17 octobre 1961, « la répression d’Etat la plus violente qu’ait jamais provoquée une manifestation de rue en Europe occidentale dans l’histoire contemporaine » selon les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster (Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, Tallandier, 2008, Gallimard, réed. 2021), a disparu des écrans radars pendant près de trente ans, c’est que plusieurs protagonistes y ont trouvé leur intérêt.

Le pouvoir gaulliste, responsable du pogrom, en tout premier lieu. Mais aussi la gauche qui, ambiguë sur l’indépendance algérienne, a brillé par son absence de solidarité avec les Algériens, puis englouti la mémoire du 17 octobre (au moins 120 morts, dont certains jetés à la Seine) sous celle de l’immense défilé pour les obsèques, le 13 février 1962, des neuf morts du métro Charonne, manifestants anti-OAS victimes eux aussi de la police du préfet Papon.

Quant au Gouvernement provisoire algérien, il effacera de sa mémoire officielle la manifestation du 17 octobre, organisée parla Fédération de France du FLN, sa rivale malheureuse pour la conquête du pouvoir, avant que la date ne devienne la « fête nationale de l’émigration ». La nuit de 1961 pointe ainsi le « péché originel » du pouvoir toujours en place à Alger : la mise à l’écart, dès l’indépendance de 1962, des maquisards de l’intérieur et des émigrés par les militaires de l’« armée des frontières » établis au Maroc et en Tunisie.

Il vous reste 55.55% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.