Le Lyon de Bertrand Tavernier

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Publié aujourd’hui à 18h00

Trois grands portraits en noir et blanc lui rendent hommage sur les murs de l’Institut Lumière. Menton dans la main, Bertrand Tavernier lance son regard de hibou sympathique vers les grappes de jeunes gens allongés sur les pelouses de la cinémathèque lyonnaise qu’il présida jusqu’à sa mort, le 25 mars. Dans quelques instants, Thierry Frémaux, le directeur, accueillera les premiers spectateurs revenus du confinement par une évocation de son aîné et ami. Mais ce 20 mai ensoleillé a des airs d’été dans le parc niché entre la demeure tarabiscotée que fit construire Antoine Lumière à la fin du XIXe siècle et la salle de projection toute de verre et de béton clair.

La Villa Lumière, dans le 8e arrondissement, abrite le Musée des frères Lumière, inventeurs du cinématographe.

Sur la place, devant l’imposante villa aux tuiles vernissées que les habitants appellent « Le château Lumière », les joueurs de boules plaisantent au pied du dernier kiosque à musique de Lyon pendant que les clients prolongent les déjeuners aux terrasses. Cela pourrait être le titre de l’un de ses films : La Vie et rien d’autre.

On grimpe d’interminables escaliers à l’assaut des collines de Fourvière et de la Croix-Rousse pour retrouver, au détour d’un jardin public, les plans larges qu’il affectionnait.

Bertrand Tavernier, qui avait quitté sa ville natale à 5 ans sans jamais cesser d’y revenir, était un peu chez lui dans ce quartier Monplaisir, dont quelques rues cultivent l’« esprit village ». C’est grâce à lui et aux équipes de l’Institut Lumière que des visiteurs étrangers s’aventurent jusqu’à cette « Rue du Premier Film » où un musée entretient la mémoire de l’invention du cinématographe en 1895.

Sur le « mur des cinéastes », ils déchiffrent les noms gravés des réalisateurs venus pour le Festival Lumière qui, depuis douze ans, invite le gratin mondial et la ville entière à communier autour du septième art. Neuf jours en octobre, au cours desquels Bertrand Tavernier courait d’un cinéma à l’autre pour présenter, enthousiaste et rieur, un film « tout à fait formidable ! » ou raconter les anecdotes « assez admirables » d’une histoire du cinéma qu’il connaissait par cœur. Sur scène aux côtés de Quentin Tarantino, Martin Scorsese ou Claudia Cardinale, il incarnait cette fête gourmande et sans apprêt, à l’image de la ville.

Portrait de Bertrand Tavernier réalisé par Jean-Luc Mège dans le jardin de l'institut Lumière, dans le 8e arrondissement.

Bien sûr, elle a beaucoup changé depuis L’Horloger de Saint-Paul, tourné en 1973 dans le Vieux Lyon. La rue de la Loge où Philippe Noiret tenait boutique a retrouvé des couleurs, comme tout cet entrelacs pavé qui décline les ocres florentines. Les colonnes de l’ancien palais de justice voisin ne sont plus noires de suie, tout comme la cathédrale où Philippe Noiret semblait guetter un signe du ciel quand ce n’était que l’heure égrenée par les automates de l’antique horloge astronomique. La légende urbaine veut que ce film ait convaincu les élus de l’époque de ne pas massacrer les quelques hectares de Moyen Age et de Renaissance classés depuis au patrimoine de l’Unesco.

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