Le mirage de la « finance verte »

En 2008, la Banque mondiale a émis l’une des toutes premières « obligations vertes » de l’histoire – une façon de lever de l’argent pour financer des projets favorables à l’environnement. A l’époque, Julien Lefournier travaillait pour le Crédit agricole et était justement spécialisé en obligations. « J’ai trouvé ça intéressant, en me disant que c’était peut-être une bonne idée pour la planète. J’ai appelé mon meilleur client pour savoir ce qu’il en pensait. Il m’a répondu : “Et moi, qu’est-ce que j’y gagne ?” J’ai ensuite appelé un investisseur institutionnel. Il m’a répondu : “Et moi, qu’est-ce que j’y gagne ?” J’ai immédiatement réalisé que cela ne fonctionnerait pas. »

Sur les marchés financiers, chacun est là pour gagner de l’argent et personne n’a l’intention de laisser filer ses profits, investissement vert ou pas. Afin de dénoncer ce qu’il perçoit comme de la poudre aux yeux, M. Lefournier, aujourd’hui consultant, a coécrit, avec l’économiste Alain Grandjean, un livre au titre sans ambiguïté : « L’illusion de la finance verte » (éditions de l’atelier, 2021, 240 pages).

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Néanmoins, treize ans après l’émission de cette première obligation de la Banque mondiale, la finance verte n’en finit pas de grossir. A en croire l’Alliance mondiale pour l’investissement durable (Global Sustainable Investment Alliance), les actifs classés « durables » représentaient, fin 2019, 35 000 milliards de dollars (30 000 milliards d’euros) à travers le monde développé (Europe, Etats-Unis, Japon, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande), soit 36 % de tous les fonds gérés professionnellement. De zéro il y a une grosse décennie, plus du tiers du monde de la finance serait désormais consacré à la transition climatique et à la bonne gouvernance.

Le patron de BlackRock, Larry Fink, le plus important gérant d’actifs au monde, est en pointe lorsqu’il s’agit d’appeler à investir dans les actifs verts

Tous les grands argentiers semblent s’y être mis. Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, en a fait sa spécialité. Les Nations unies et le gouvernement britannique l’ont mandaté, en prélude à la COP26 sur le climat, qui doit se dérouler à Glasgow (Ecosse) du 31 octobre au 12 novembre, pour mobiliser le secteur financier. « La bonne nouvelle est que l’argent nécessaire se met en place », se félicite-t-il.

Le patron de BlackRock, Larry Fink, le plus important gérant d’actifs au monde, est également en pointe lorsqu’il s’agit d’appeler à investir dans les actifs verts. « La transition climatique offre une occasion historique d’investissement », écrivait-il dans sa grande lettre annuelle aux investisseurs, début 2021. Sachant que BlackRock est à la tête de près de 10 000 milliards de dollars d’actifs, contrôlant plus de 7 % du S&P 500, les principales entreprises américaines cotées en Bourse, sa voix peut être décisive. Comment ne pas se réjouir d’une telle avancée ? Si l’argent est le nerf de la guerre, la mobilisation de la finance pour la transition écologique ne devrait être qu’une bonne nouvelle. Voilà les marchés entrés dans l’ère « ESG », les fameux critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance.

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