« Le Mode avion », de Laurent Nunez : la grammaire au grand air

« Le Mode avion », de Laurent Nunez, Actes Sud, « Un endroit où aller », 224 p., 21 €, numérique 16 €.

Dans Tintin au pays de l’or noir (Casterman, 1950), le capitaine Haddock, qui était absent de toute l’aventure, apparaît de manière très inattendue au moment du dénouement. Que s’est-il passé pour qu’il surgisse ainsi ? A chaque fois qu’il tente de s’expliquer, une péripétie, un rebondissement l’empêchent de raconter. Tout ce qu’il parvient à dire avant d’être à chaque fois interrompu, c’est : « Eh bien ! C’est à la fois très simple et très compliqué… »

Cette petite phrase est au cœur du Mode avion, de Laurent Nunez. On peut même avancer qu’elle rassemble tout le propos de cet étonnant roman qui tient du conte philosophique et du vaudeville, de l’essai littéraire, de la parodie érudite, des confessions, de l’épopée bonhomme et de la tragédie discrète. Le narrateur de cet époustouflant mélange des genres en décrit ainsi, dès les premières pages, les deux protagonistes et leur quête : « Ils n’attendaient de l’existence ni l’amour, ni la gloire, ni même la richesse, ni même le plaisir (…), je crois qu’ils voulaient quelque chose de très simple et de très compliqué à la fois. Ils voulaient trouver. »

Lire aussi (2017) : « L’Enigme des premières phrases », de Laurent Nunez : l’art de l’incipit à la loupe

Etienne Choulier et Stefan Meinhof, tout juste trentenaires en 1935, l’année de leur rencontre, sont deux professeurs de grammaire à la Sorbonne. Là-bas, ils s’ennuient ferme. Ils n’espèrent rien de leurs étudiants et méprisent leurs collègues qui pantouflent dans un rassurant savoir, le dos chauffé au feu ronronnant du passé : « Sitôt chercheurs, ces imbéciles arrêtent de chercher ! » Eux s’enthousiasment pour la linguistique, cette science neuve (le Cours de linguistique générale de Saussure est publié en 1916), et comptent bien s’y faire un nom. Ils se font la promesse de découvrir chacun une théorie inédite et révolutionnaire. Et pour faire éclore la future grande trouvaille, ils décident, le temps qu’il faudra, de s’exiler dans une vieille ferme d’un village des Alpes-Maritimes. Ils se coupent du monde. Bien avant l’heure, ils se mettent en « mode avion ».

Prendre la tangente

On retrouve cette tentation de prendre la tangente dans tous les livres de Laurent Nunez. « Peut-on échapper à sa famille, au groupe social, aux exigences de la communauté (…), aux aiguilles qui tournent sur les cadrans des montres ? », se demande-t-il déjà dans Les Récidivistes (Champ Vallon, 2008). On peut aussi, d’un texte l’autre, de Si je m’écorchais vif (Grasset, 2015) à Regardez-moi jongler (Cerf), faire une foule d’allers-retours, emprunter toutes les passerelles, les gués, qui conduisent à ce roman foisonnant.

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