« Le Monde vous répond » – Sur la couverture éditoriale de la mobilisation anti-passe sanitaire

Nous sommes 67 millions d’habitants, dont 47 millions entre 20 et 75 ans potentiellement en âge de manifester (Insee, 2021). Vous avez annoncé dans deux articles 237 000 personnes manifestant contre le passe sanitaire et/ou la vaccination obligatoire, soit moins de 1 % de la population. Je retrouve ce type de couverture médiatique presque tous les jours dans vos pages, sans article aussi accrocheur expliquant ce qu’est une pandémie, la nécessité d’une vaccination la plus large possible (cf. vaccination de la poliomyélite qui a éradiqué ce virus).

Dans le cortège du mouvement Les Patriotes, lors des manifestations contre le passe sanitaire, le 7 août à Paris.

J’aimerais que soit rappelé aussi fortement ce que j’ai appris à l’école comme tout le monde : Liberté qui se conjugue avec la Fraternité. Que la liberté de chacun s’arrête quand commence celle des autres.

Je ne conteste pas le droit de manifester contre ce qui paraît injuste. Je m’interroge sur l’écho qu’en font les médias. Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur. Et vous ? Votre seule solution, c’est d’être à la remorque ? C’est le moment d’imaginer, d’inventer, non ?

Marie Josèphe Fraichard, Les Crozets (Jura)

Gilles van Kote, directeur délégué aux relations avec les lecteurs, vous répond :

Chère lectrice, merci pour votre message. Nous en avons reçu quelques-uns regrettant comme vous que nous fassions écho à cette mobilisation contre le passe sanitaire. Mais nous en recevons également de lecteurs qui estiment que la ligne éditoriale du Monde serait trop favorable à la vaccination et au passe sanitaire. Comme souvent sur les sujets clivants, chacun voudrait que Le Monde adopte la position qu’il défend.

Ce n’est pas ainsi que nous concevons notre métier de journalistes. Ce n’est un secret pour personne que dans la situation sanitaire actuelle, Le Monde est favorable à la vaccination, qui nous paraît la solution la plus efficace pour protéger les citoyens, venir à bout de la pandémie et permettre à la population de reprendre une existence presque normale. Nous avons consacré de nombreux articles de fond aux vaccins, aux études scientifiques qui ont démontré leur efficacité et à la campagne de vaccination.

Faut-il pour autant taire les limites de ces vaccins, les questions qu’ils soulèvent parmi les experts et dans la population et la contestation dont le passe sanitaire fait l’objet par une partie de celle-ci ? Non, bien évidemment : nous sortirions alors de notre rôle de journalistes pour nous transformer en militants. Par ailleurs, nous nous efforçons de repérer les fausses informations circulant sur les réseaux sociaux, d’en analyser la genèse et de les signaler à nos lecteurs.

Le fait que les manifestants contre le passe sanitaire et la vaccination représentent une infime part de la population française ne doit pas nous empêcher de nous faire l’écho de ce mouvement, sans lui donner toutefois plus d’importance qu’il ne le mérite. D’abord parce que les discours minoritaires méritent d’être écoutés, notamment pour ce qu’ils disent de la société et de la défiance que peuvent manifester certains face aux « élites », à la science ou aux médias.

Mais aussi parce que les mobilisations auxquelles nous assistons rassemblent des publics très divers et issus d’un très large spectre de la population, qui n’ont pas forcément l’habitude de manifester ensemble et de se retrouver sur des terrains communs. Dès lors, ces manifestations deviennent un objet politique, sociétal… et donc journalistique. Il est donc logique que les médias les couvrent et qu’ils analysent les slogans et discours qui sont tenus dans ces cortèges.

Evidemment, cela peut créer un effet de loupe et donner plus d’importance à ces manifestations qu’elles n’en ont réellement. D’où l’importance, comme vous nous le rappelez, de les ramener à leur réelle dimension statistique.

Le Monde