« Le Mont Analogue », livre fétiche de François Mitterrand

François Mitterrand, devant la pyramide du Louvre, le 28 juin 1989.

Pour François Mitterrand, 1968 est une épreuve : la jeunesse semble lui filer entre les doigts. Sa candidature à la présidentielle, annoncée le 28 mai, ne suscite pas l’adhésion escomptée. Et sa liaison avec Anne Pingeot bat de l’aile, si l’on se fie à leur correspondance, rassemblée dans Lettres à Anne (Gallimard, 2016). « J’éprouve un vrai désarroi, s’épanche-t-il, le 29 mai, vexé que sa maîtresse ne l’ait pas attendu à un rendez-vous. Mon Anne aimée, en dépit de l’Histoire qui marche en ce jour à grande allure, je suis celui que tu aimes et qui t’aime. »

C’est alors qu’il dévore Le Mont Analogue, un roman inachevé paru en 1952, six ans après la mort de son auteur, l’écrivain rémois René Daumal (1908-1944). Pour reconquérir son amante, le socialiste s’appuie littéralement dessus : « Je t’écris étendu sur la brouette, me servant du Mont Analogue pour pupitre », confie-t-il, le 6 juillet. Il en a commencé la lecture « dans l’avion » : « Je suis accroché. Je crois que tu le seras. »

Trois jours plus tard, nouveau courrier : « J’ai fini Le Mont Analogue. C’est un chef-d’œuvre qui eût été une œuvre majeure de notre littérature si Daumal n’était mort avant d’avoir achevé le cinquième chapitre. Je l’apporterai pour que tu le lises à Gordes » – le village du Vaucluse où se retrouvent les deux amants.

Anne a 25 ans, François un peu plus du double. En décembre 1967, il a décoré sa chambre avec un poster de Che Guevara. Sait-il que sur les campus américains les hippies se repassent Le Mont Analogue comme ils s’échangent drogues et partenaires sexuels ? Le livre conte l’ascension, par un groupe de savants, d’une montagne symbolique. Symbolique, il le sera à plus d’un titre pour Mitterrand, dont il jalonnera les ambiguïtés, jusqu’à la mort. Ainsi de ses amours : il a beau en chanter les louanges à Anne, c’est son épouse, Danielle, férue de reliure, qui ornera de maroquin rouge les trois exemplaires qu’il acquerra au fil du temps. Ainsi de ses amitiés.

Gabriel Matzneff – actuellement visé par une enquête préliminaire pour viols sur mineurs – rend visite « en voisin » à François Mitterrand, le 7 octobre 1968 : « Nous parlons longuement (…) de René Daumal, dont il me prête Le Mont Analogue », note l’écrivain dans son journal Vénus et Junon (La Table ronde, 1979).

Cette montagne magique

A la même époque, Mitterrand en fait l’éloge auprès d’une autre personnalité controversée, Roland Dumas. Le 14 novembre 1968, l’avocat a plaidé pour la publication posthume des lettres de Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943), poète rémois qui anima, au côté de René Daumal, le groupe littéraire Le Grand Jeu. « La gouvernante du père de Gilbert-Lecomte avait hérité des droits. Elle bloquait tout parce que, disait-elle, il avait fait souffrir son papa », se souvient Roland Dumas, du haut de ses 98 ans. Et le vieux lion de moduler, d’une voix onctueuse : « Il faut dire que tous ces écrivains étaient passablement drogués. »

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