Le Musée du Quai Branly fait la part belle au cinéma d’arts martiaux

« La 36e Chambre de Shaolin » (1978), de Chia-Lliang Liu.

La guerre, comme on le sait au moins depuis Sun Tzu, n’est pas seulement une technique mais un art, qui engage un rapport esthétique au monde : une philosophie de vie, une discipline du corps, une écriture du geste, un idéal d’efficacité et de beauté convergeant dans l’action. C’est tout du moins en ce sens que le Musée du quai Branly, avec sa grande exposition de rentrée « Ultime combat. Arts martiaux d’Asie », aborde le vaste champ du bellicisme oriental : comme une grande production de formes et de récits, de pratiques et d’imaginaires, contours d’une culture ayant depuis la seconde moitié du XXe siècle essaimé dans le monde entier.

Réunissant nombre de pièces hétéroclites, l’exposition a soin de déborder le socle des beaux-arts par le flanc de la culture populaire, de sculptures anciennes et rouleaux peints en planches de manga et jeux vidéo. Conçue par Julien Rousseau, conservateur attaché au musée, et Stéphane du Mesnildot, spécialiste du cinéma asiatique, la visite fait surtout la part belle aux films d’arts martiaux qui ont largement contribué à diffuser leur iconographie, intégrant judicieusement à sa course une bonne trentaine d’extraits par écrans interposés.

Au chapitre des origines, on trouve bien sûr les textes sacrés de l’Inde ancienne, les Vedas et les Upanishads, qui mettent en scène les affrontements entre divinités incarnant des principes naturels, et préfigurent les grands courants religieux orientaux, dont l’hindouisme et le bouddhisme. Puis viennent les épopées comme le Mahabharata ou le Ramayana qui installent les motifs des dieux combattants dans une narration qui assoient mythologiquement, après le Ve siècle, les dynasties émergentes et la vocation expansive de l’hindouisme.

Des étudiants chinois lors d’un cours d’arts martiaux au temple Shaolin Tagou Wushu à Dengfeng (Chine), en 2014.

Ces récits mythologiques vont bien sûr infuser toutes sortes de représentations, au théâtre (comme en attestent les masques, costumes, marionnettes ou figurines de théâtres d’ombres ici présentés), comme dans les arts plastiques et la littérature (le roman fondateur Le Voyage vers l’Ouest de Wu Cheng’en). Des figures tutélaires du bouddhisme, introduit en Chine au Ier siècle, sont également évoquées, comme Bodhidharma, dont la légende veut qu’il ait fondé la célèbre école Shaolin de moines combattants aux techniques redoutables, qui prit des fonctions militaires sous la dynastie Ming (1369-1644) et dont la guerre contre les factions mandchoues fera l’objet d’innombrables récits.

Entraînements et discipline

Le cinéma d’arts martiaux, dont l’approche se partage ici entre ses branches chinoise et japonaise, constitue quant à lui l’une des grandes aventures cinétiques du XXe siècle, une formidable épopée du mouvement, s’élevant par degrés vers l’abstraction. Hongkong en sera longtemps la place forte, avec les studios Shaw Brothers, installés sur la péninsule depuis la fin des années 1950 et lancés dès 1965 dans la production intensive de films de kung-fu et de sabre, dits wu xia pian. Le corps martial y traverse toute une série d’états. D’abord une phase ascendante de construction : entraînements et discipline le portant pas à pas à la maîtrise de son art. Comme dans La 36e Chambre de Shaolin (1978), de Liu Chia-Liang, où un jeune fils de poissonnier se forme pendant cinq ans aux techniques du kung-fu pour résister à l’oppression mandchoue.

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