Le Nobel de littérature couronne Abdulrazak Gurnah et son « approche pénétrante et sans compromis des effets du colonialisme »

Si l’Afrique faisait bien figure de continent favori, cette année, pour le 114prix Nobel de littérature, les parieurs attendaient plutôt la consécration de l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o. C’est finalement le romancier et universitaire d’origine tanzanienne Abdulrazak Gurnah qui l’a emporté, l’Académie Nobel saluant, à travers son œuvre, une « approche pénétrante et sans compromis des effets du colonialisme ainsi que du destin des réfugiés écartelés entre les cultures et les continents ». Abdulrazak Gurnah succède à la poétesse américaine Louise Glück, sacrée en 2020. Il est le cinquième auteur du continent africain à recevoir la prestigieuse récompense, et le premier depuis le Sud-Africain J. M. Coetzee, en 2003.

Auteur de dix romans

Né en 1948 sur l’île de Zanzibar, Abdulrazak Gurnah écrit en anglais et vit en Grande-Bretagne où il a trouvé refuge à la fin des années 1960. Après des études en Angleterre puis au Nigeria, il devient enseignant à l’Université du Kent, dans la ville de Canterbury. Il y obtient un doctorat en 1982. Spécialisé dans les lettres anglaises et les études postcoloniales liées à l’Afrique, aux Caraïbes et au sous-continent indien, il est l’auteur de dix romans en anglais, dont le dernier, Afterlives (non traduit), en 2020 ainsi que d’une grande quantité d’articles scientifiques sur des auteurs venus de l’ancien empire britannique, tels V. S. Naipaul ou Salman Rushdie.

L’odyssée « Paradis »

En France, les éditions Galaade ont publié en 2006 Près de la mer et Adieu Zanzibar en 2009. Mais c’est surtout à travers Paradis (Denoël, 1995, repris dans la collection « Motifs » du Serpent à plumes) que le public aura eu l’occasion de le découvrir pour la première fois, il y a un quart de siècle. Dans cette douloureuse odyssée, Abdulrazak Gurnah revenait sur l’histoire mouvementée du Tanganyika, ex-Afrique orientale allemande, placée sous mandat de l’ONU, occupée par les Britanniques puis réunie avec le Zanzibar pour former la Tanzanie. Il s’intéressait surtout aux destins des individus les plus vulnérables quand l’histoire les malmène. Avec l’itinéraire douloureux du jeune Yusuf, vendu par son père en règlement d’une dette, réduit ensuite en esclavage par son oncle, puis lancé au péril de sa vie sur la route des caravanes, l’écrivain peignait une jeunesse africaine sans cesse menacée par les intérêts changeants des puissants, les vicissitudes des régimes politiques et les chaos du temps. Des générations entières se débattant entre résignation inacceptable et désir ardent de révolte. Visionnaire, son ironique Paradis scrutait les mille et un modes de servitude inventés par l’espèce humaine, depuis l’esclavage classique jusqu’à toutes les formes d’abus, de dépendances et d’annihilation. Y compris celles qui font des maîtres d’aujourd’hui les esclaves de demain.