« Le Noir, société et symbolique, 1815-1995 », de Samuel Paty, un retour au temps de l’apprenti historien

Livre. Pour honorer la mémoire de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre 2020, tout autant que pour faire entendre sa voix et accompagner sa démarche d’apprenti chercheur, les Presses universitaires de Lyon proposent aux lecteurs le fruit de la recherche qu’il conduisit sous la direction du professeur Régis Ladous à l’université Lyon-III – Jean-Moulin et que le Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes, unité mixte de recherche commune aux établissements universitaires de la région, conservait.

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Publier plus d’un quart de siècle après sa rédaction un mémoire de maîtrise que l’auteur n’a pu relire, mettre à jour ou simplement en perspective, est un pari périlleux. D’autant plus que le champ envisagé ici – rendre compte des significations éthiques, esthétiques et symboliques de la couleur noire dans la société française de la Restauration au temps même de l’écriture du mémoire, jouant à l’extrême l’option du contemporain – a passablement été travaillé dans l’intervalle, avec des apports considérables. Du reste, la bibliographie complémentaire proposée par les éditeurs scientifiques est quasiment aussi longue que celle arrêtée par Samuel Paty pour étayer son travail.

La loi du genre

On n’envisagera donc pas cette publication comme un apport scientifique déterminant même si le choix alors très peu prévisible du sujet dit la singularité du regard de Paty. S’y dévoile, en marge des conventions, son envie de questionner ce qu’on n’interroge pas suffisamment, de mobiliser – et c’est d’autant plus risqué – un corpus que l’historien n’emploie qu’avec prudence : le témoignage des textes littéraires (beaucoup, avec Balzac, Flaubert, Baudelaire, Maupassant et, choix plus singulier, Julien Green), des productions picturales (Bazille, Boudin, Caillebotte, Moreau, Redon), voire, pour l’époque la plus contemporaine, la musique, d’Elvis Presley à The Cure…

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Voulant que la couleur noire ait structuré la vie sociale durant un siècle, gagnant des professions libérales, la haute société, puis les gens du peuple, Paty consacre des pages convaincantes à l’évolution du deuil, dont la durée conventionnelle s’allonge au risque de vider de sens le moment de la perte, opposant aussi l’ostentation des uns à la sobriété des autres face à l’événement.

Mais l’ambivalence du noir dès qu’on aborde le symbolique rend la synthèse volontariste de Paty fragile. Et les éditeurs scientifiques, Olivier Faure et Christophe Capuano, ont bien du mal parfois dans leurs notes de bas de page – distinctes de celles établies par Paty – à ne pas corriger des assertions trop abruptes ou analyses qu’on ne peut guère retenir aujourd’hui. C’est la loi du genre puisque l’histoire n’est pas figée et le savoir sans cesse remis sur le métier de l’historien.

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