Le paradoxe des « transclasses », héros malgré eux

« La sociologie est un sport de combat », disait Pierre Bourdieu. Parfois elle vous sauve la vie en permettant de mettre des mots sur des maux. C’est ainsi que Nesrine Slaoui, journaliste de 27 ans, explique la raison d’être de son roman autobiographique Illégitimes (Fayard, 198 pages, 18 euros), paru en janvier. Elle y raconte sa trajectoire familiale, sociale et scolaire. Celle d’une élève brillante qui a grandi dans un quartier populaire d’Apt, dans le Vaucluse, fille d’une femme de ménage et d’un père maçon, immigrés marocains, ayant réussi à accéder à Sciences Po après une prépa privée.

Seule femme maghrébine originaire d’un quartier populaire sur 80 élèves, elle ne s’habille pas comme les autres, ne mange pas comme eux, et n’a pas les mêmes références culturelles. « J’ai compris que j’appartenais à la classe dominée quand j’ai mis un pied dans la classe dominante », résume-t-elle. L’enseignement supérieur comme un révélateur.

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Preuve que le sujet de la mobilité sociale passionne, le témoignage de Nesrine Slaoui s’est inscrit dans une rentrée littéraire où les récits de voyage entre classes sociales sont légion : Edouard Louis, Changer : méthode (Seuil, 336 pages, 20 euros), Kaoutar Harchi, Comme nous existons (Actes Sud, 144 pages, 17 euros), Jean-Paul Delahaye, ancien numéro deux du ministère de l’éducation nationale, Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine (Librairie du Labyrinthe, 256 pages, 17 euros). Le journaliste Adrien Naselli vient quant à lui de publier Et tes parents, ils font quoi ? Enquête sur les transfuges de classe et leurs parents (JC Lattès, 288 pages, 19 euros), dans lequel il analyse le rapport entre de jeunes diplômés « transclasses » et leur famille.

D’autres s’emparent des réseaux sociaux pour témoigner de leur expérience : c’est le cas du jeune magistrat Youssef Badr, qui évoque régulièrement les difficultés rencontrées lors de ses études supérieures, et conseille des étudiants en droit dans leur cheminement.

Des sociologues viennent aussi de publier des essais sur ces questions, comme Annabelle Allouch, Mérite (Anamosa, 112 pages, 9 euros), Paul Pasquali, Héritocratie (La Découverte, 320 pages, 21 euros), Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe (La Découverte, 438 pages, 22 euros)…

Tout se passe comme si, dans le conte méritocratique du « quand on veut on peut », le « transfuge » ou le « transclasse », comme dirait la philosophe Chantal Jaquet (La Fabrique des transclasses, PUF, 2018), était devenu un héros incontournable. Et ce, qu’il défende cette méritocratie qui l’a fait s’extirper de son milieu d’origine ou qu’il en égratigne la philosophie à cause des inégalités vécues pendant la scolarité et après. Livres, médias, discours politiques, storytelling de jeunes entrepreneurs lançant leur start-up… L’époque est au « coming out social généralisé », comme l’a formulé le sociologue et philosophe Didier Eribon dans un entretien au Monde en 2019.

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