Le parfum, une machine à remonter le temps

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Publié aujourd’hui à 01h17

Le parquet de la chambre de Madame craque délicieusement sous les pas. Fascinée par le lit à baldaquin, une touriste allemande traverse la pièce sur la pointe des pieds comme si un fantôme se promenait encore. Madame, c’est madame Thierry de Ville-d’Avray, la femme de l’intendant du garde-meuble de la Couronne juste avant la Révolution. Elle vivait dans l’hôtel de la Marine, place de la Concorde, à Paris, bâtiment qui a rouvert en juillet après une longue campagne de restauration. Les visiteurs arpentent les salons rénovés, contemplent les riches étoffes et les lourds rideaux.

Mais la vue n’est pas le seul sens convoqué. Une odeur vaguement florale flotte dans cette chambre. Un parfum pulvérisé plonge le visiteur en plein cœur de l’atmosphère du XVIIIe siècle. « J’ai voulu reconstituer une présence, une odeur qu’on ne peut “ni distinguer ni définir”, selon les mots de l’époque », explique Chantal Sanier, créatrice de parfums pour la marque Odeur de sainteté et « scénographe olfactive ».

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A Nantes, en septembre, c’est un autre type d’odeurs qui a été enfermé dans un flacon. Les habitants l’ont choisi « à l’aveugle » parmi trois propositions. Invité à interpréter la ville dans ses dimensions olfactives, le parfumeur Bertrand Duchaufour a plongé dans le passé de la cité : « J’ai travaillé essentiellement symboliquement, en exprimant plusieurs strates de la ville à différentes époques : le commerce des esclaves, présent à travers le vétiver, une racine venue d’Haïti ; le magnolia, qui est arrivé d’Asie en Europe par Nantes, et l’odeur emblématique du gâteau nantais, tout cela balayé par des effluves de brise marine. » Son parfum, Voyage à Nantes, sera ­commercialisé mi-novembre.

Recréer les odeurs d’antan

Longtemps, l’idée d’un parfum venu d’ailleurs a fait rêver. Les « nez » dépêchaient des émissaires dans le monde entier pour dénicher la fleur ou le bois introuvables sous nos latitudes. Voire travaillaient en laboratoire pour imaginer les fragrances du futur. Alors, un parfum du passé ? A priori, la formule a tout d’un oxymore. Comment sentir et, a fortiori, recréer une odeur qui n’existe plus, dont les effluves se sont depuis longtemps envolés ?

Pourtant, jamais on ne s’est autant passionné pour les odeurs « historiques », capables de nous transporter de manière sensorielle à l’époque de la Renaissance ou des Années folles. Quantité de dispositifs investissent les lieux de culture, les musées en particulier, un peu partout en France et ailleurs, visant à recréer les parfums d’antan.

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