Le phénomène Igor Levit acclamé au Théâtre des Champs-Elysées

Le pianiste Igor Levit.

Dans le contexte morose de cette rentrée, un Théâtre des Champs-Elysées quasi complet pour le récital du pianiste Igor Levit est à la fois une belle surprise et un signe d’espoir. Sobrement habillé de noir, le Germano-Russe, courte barbe brune, affiche un air de mage sympathique.

Une impression que ne dément pas la Chaconne en ré mineur de la Partita pour violon n° 2 de Bach, qui ouvre la soirée. Transcrite pour la main gauche par Brahms, elle requiert une technique superlative. Igor Levit s’y meut avec aisance, donnant au chef-d’œuvre un cheminement ponctué de ruptures et de contrastes, une narration d’aède qui se plairait à la péripétie. La main droite n’est pas en reste, qui, faute de pouvoir se poser sur le clavier, semble vouloir soutenir et accompagner, dirigeant parfois la musique en chef d’orchestre. Le jeu, à la fois franc et précis, possède un éventail de couleurs et de nuances somptueux, Levit insufflant parfois dans le clair-obscur une sorte de transe contenue.

Suivront cinq des vingt-quatre Préludes et fugues, op. 87, de Chostakovitch. Le pianiste vient d’en publier l’intégrale chez Sony Classical, couplée à l’imposante Passacaglia, du Britannique Ronald Stevenson, dans un double album intitulé On DSCH, lettres-notes signatures de Dimitri Chostakovitch – selon la notation allemande : ré, mi bémol, do, si –, lesquelles servent de fil conducteur à ces quatre-vingts minutes de musiques composées entre 1960 et 1963.

Hommage à Beethoven

Revenons à Chostakovitch, dont Igor Levit semble dévoiler dans le Prélude en ré majeur n° 5 un côté aérien et dansant, quasi debussyste, suivi d’une fugue moins construite sur le contrepoint que sur le rebond dynamique du sautillé. L’esprit de Bach est certes à la manœuvre, mais des obsessions de musique française surgissent, détournant la musique de ses origines « soviétiques ».

En donnant forme à des microstructures, Igor Levit assourdit la ligne, brouille le schéma harmonique, muselle le geste beethovénien

Chatoiement et brouillage impressionnistes du Prélude et fugue en la majeur n° 7, glas tragique et chant populaire, puis accents de balade fauréenne dans les diptyques n° 14 (en mi bémol majeur) et n° 23 (en fa majeur), tandis que le dernier Prélude et fugue n° 24 en ré mineur finit dans le cataclysme mesuré d’une double fugue ivre d’elle-même.

L’opus 101 de Beethoven, alias la Sonate n° 28 pour piano en la majeur, est d’autant plus attendu que l’intégrale beethovénienne gravée par Levit et parue fin 2019 (coffret de 9 CD, chez Sony Classical) a constitué un événement, raflant nombre de récompenses – prix Gramophone Artiste de l’année, prix Opus Klassik. C’est d’ailleurs le jeune homme de 34 ans qui porte le flambeau de l’hommage consacré aux 250 ans de la naissance de Beethoven sur les scènes internationales, du Festival de Salzbourg cet été, au Wigmore Hall de Londres, en passant par Lucerne, Berlin, Hambourg. Ce préambule établi, force est pourtant de constater à quel point ce Beethoven dérange.

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