« Le Philosophe et son guide », de Christian Jambet : Mullâ Sadrâ en penseur de la liberté en islam

Entrée d’une maison de Kahakn près de de Qom, en Iran, où Mullâ Sadrâ aurait vécu. Au fronton, l’inscription en persan signifie : « La maison du sage, Mullâ Sadrâ ».

« Le Philosophe et son guide. Mullâ Sadrâ et la religion philosophique », de Christian Jambet, Gallimard, « NRF essais », 400 p., 22 €, numérique 16 €.

Dans Le Philosophe et son guide, Christian Jambet, spécialiste incontesté de Mullâ Sadrâ, le plus grand métaphysicien chiite – qui vécut vraisemblablement entre 1571 et 1636, en Iran –, livre une réflexion profonde sur le destin de la philosophie en terre d’islam.

Cet ouvrage dense montre en effet comment l’héritage platonicien et néoplatonicien a été reconfiguré, d’abord par Suhrawardî (1155-1191) puis par Mullâ Sadrâ, en ce que l’auteur appelle « une mystique de l’intellection ». Celle-ci conçoit le cheminement philosophique comme un dépouillement progressif qui conduit à s’unir au monde intelligible, dans le cadre d’une théologie de la lumière conférant une nouvelle dimension au sage divinisé, qui se voit investi à la fois de l’autorité spirituelle et de l’autorité politique. Sa souveraineté n’a d’autre légitimité que son intimité avec le monde intelligible, qui donne l’être véritable, l’ignorance étant une puissance de mort.

Le « jihâd » véritable

La religion authentique, selon Mullâ Sadrâ, est donc une religion philosophique, fondée sur la capacité de l’intellect humain à se transfigurer jusqu’à atteindre le divin. Ainsi, le seul combat qui vaille réellement, le jihâd véritable, réside dans l’attention ininterrompue à soi, à ses puissances de désir inférieures, qui détournent l’âme de sa destinée véritable. Christian Jambet, tout en notant tout ce qui les sépare, rapproche l’entreprise intellectuelle du philosophe iranien de celle de Spinoza, son presque contemporain, qui cherchera aussi à fonder une religion philosophique.

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Il montre également que la pensée de Mullâ Sadrâ est l’héritière d’une longue tradition en islam. Elle est nourrie aussi bien de la tradition platonicienne que du soufisme, en particulier de la pensée du grand mystique andalou Ibn Al-Arabi (1165-1240). Ce dernier ne conçoit pas Dieu comme une divinité coercitive régnant en despote sur ses créatures. Chaque homme exprime l’être absolu selon son mode propre d’existence. Il s’agit là ni plus ni moins, selon l’auteur, que de l’élaboration d’une pensée de la liberté en islam. Une liberté qui consiste à accroître sa puissance d’être par le perfectionnement de son intellect.

Divinité jalouse et punitive

Auteur de plusieurs ouvrages sur Mullâ Sadrâ, dont Le Gouvernement divin (CNRS Editions, 2016) et La Fin de toute chose (Albin Michel, 2017), Christian Jambet aborde pour la première fois sa pensée en regard des dimensions politiques de l’islam contemporain. La révolution islamique en Iran (1979), qui a suscité une riposte de l’islam sunnite, constitue une rupture radicale avec la tradition spirituelle et philosophique dont l’œuvre de Mullâ Sadrâ est l’aboutissement. La lutte spirituelle et purificatrice de l’âme laisse place au combat politique. L’autoritarisme prend pour modèle une divinité jalouse et punitive. Le littéralisme borné des clercs remplace l’exégèse vive des mystiques et des philosophes, pour lesquels le Coran porte une métaphysique avant de donner une loi.

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