Le photographe Jonas Bendiksen joue avec le feu des « fake news »

Vélès, petite ville de Macédoine, s’est fait connaître en 2016 en devenant un centre de production de fausses informations, ces « vérités alternatives » qui ont pesé sur l’élection de Donald Trump.

Des « fake news », un dieu slave, un livre ancien apocryphe et des ours : le reportage du photographe Jonas Bendiksen, projeté lors du festival de photojournalisme de Perpignan début septembre, avait tout pour plaire. Son livre The Book of Veles, présenté sur grand écran, décrivait son expérience à Vélès, une petite ville de Macédoine qui s’est fait connaître en 2016 en devenant un centre de production de fausses informations, ces « vérités alternatives » qui ont pesé sur l’élection de Donald Trump.

Sauf que tout était faux : vendredi 17 septembre, le photographe a révélé, dans une longue interview publiée sur le site de son agence, Magnum, que les personnages du reportage étaient des êtres virtuels achetés sur Internet, et que le texte avait été entièrement écrit par une intelligence artificielle. « C’est une “fake news” sur les producteurs de “fake news”, déclare-t-il. L’histoire selon laquelle Vélès est un centre de production de “fake news” est vraie. L’histoire de la découverte et de la fabrication du livre de Vélès est vraie. Mais tout le contenu est faux. » Le texte en ligne raconte par le menu l’élaboration de cette immense supercherie, qu’il a conçue comme une « thérapie de choc », un moyen d’ouvrir les yeux de sa profession sur le danger que pose la déferlante d’images et d’informations générées par des machines, de moins en moins détectables.

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Rencontré à Paris, en marge de l’assemblée générale annuelle de l’agence Magnum, le photographe norvégien de 44 ans n’est pas mécontent de son coup. Reconnu pour ses travaux documentaires d’auteur, dont The Last Testament (Le Dernier Testament), exposé à Arles en 2018, il est encore surpris d’avoir berné ses collègues de Magnum, et la profession entière, avec « un travail d’amateur total » : « Je ne suis qu’un photographe un peu geek qui a passé beaucoup de temps sur son ordinateur pendant le confinement. Les logiciels que j’ai utilisés, en accès libre, sont déjà totalement dépassés. Mais, si ce boulot d’amateur peut passer les filtres d’une profession très aguerrie, ça veut dire que nous sommes très vulnérables à ce qui est en train d’arriver : des images et des textes dont on ne pourra pas dire s’ils sont vrais ou faux, s’ils sont fabriqués par des humains ou par des machines. »

« Des images trop “photoshoppées” »

Toute l’aventure de The Book of Veles, dit-il, est née de sa frustration devant la montée des mensonges et de la désinformation durant le mandat de Donald Trump. Il s’est penché sur la ville de Vélès, dont les habitants au chômage avaient trouvé le moyen de gagner de l’argent en fabriquant des « fake news », influant depuis la Macédoine sur la politique américaine. Mais le photographe a aussi découvert que le nom de « Vélès » était mêlé de façon intrinsèque à la tromperie : il existe un dieu slave de l’ère préchrétienne, Vélès, dissimulateur et magicien. Et un ouvrage mythique, le « Livre de Vélès », texte sacré slave avec des runes mystérieuses, découvert en 1919, mais considéré par les chercheurs comme apocryphe. « Toutes ces histoires de faux et de manipulations autour de Vélès… C’était irrésistible. »

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