« Le point de vue des transfuges offre un regard acéré sur l’arbitraire des hiérarchies sociales »

Si les récits de transfuges existent depuis longtemps, Paul Pasquali, sociologue, chargé de recherche au CNRS et auteur de l’essai Héritocratie. Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (La Découverte, 320 pages, 21 euros) constate leur médiatisation croissante et le rajeunissement de ceux qui prennent la parole. S’ils ont un effet cathartique pour ceux qui les écrivent, ces récits offrent un point de vue singulier sur les mécanismes qui empêchent les jeunes de milieux populaires de grimper au sommet de la hiérarchie sociale.

Comment expliquer la multiplication, dans l’édition, des récits de transclasses, récemment ?

Avant que les médias ne s’en emparent, ce sont la littérature et les sciences sociales qui ont mis en avant le parcours de transfuges, dans la foulée des Héritiers [Editions de Minuit, 1964], de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, mais surtout de La Culture du pauvre [Transaction Publishers, 1957], de Richard Hoggart, traduit en français en 1970. Le sociologue est l’un des premiers à avoir parlé de sa trajectoire de boursier né dans un quartier ouvrier de Leeds. En littérature, l’œuvre majeure reste celle d’Annie Ernaux, mais d’autres romanciers s’en étaient emparés bien plus tôt : Jules Vallès, Charles Péguy, Jack London, Louis Guilloux, Jean Guéhenno, Albert Camus, Albert Memmi ont écrit sur leur passage des frontières sociales. Ce qui est récent, en revanche, c’est la forte médiatisation et l’écho rencontré par ces récits depuis une quinzaine d’années.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Le paradoxe des « transclasses », héros malgré eux

Pourquoi se décide-t-on à parler de soi ?

La morale de la classe ouvrière – l’humilité qui impliquait de « rester simple » quand on réussissait, de « ne pas faire le fier » – s’est progressivement atténuée. Surtout, quand on a vécu beaucoup d’injustices au sein de son monde d’origine, et qu’on a réussi malgré tout à s’en émanciper, on n’en reste pas là. La violence subie reste dans les corps et les souvenirs, même lorsqu’elle n’alimente aucun ressentiment. Parler de soi et des siens peut venir alors d’un besoin de comprendre son parcours et de mettre à distance ses hontes ou sa culpabilité, à la fois pour soi et pour les autres. Cela permet ainsi de « s’arranger » soi-même pour rendre supportable cette nouvelle vie, de se sentir à sa place là où on est, plutôt que de rester dans le no man’s land symbolique auquel conduit tout trajet de longue distance dans l’espace social. Le point de vue des transfuges offre ainsi un regard acéré sur la société et sur l’arbitraire des hiérarchies sociales. Les transfuges parlent aussi souvent, via leur récit, du besoin de rendre hommage aux leurs, notamment aux parents, pour qui ce voyage social n’a pas eu lieu.

Il vous reste 27.35% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.