Le prénom des gens: Amadeus, le fabuleux destin du latin de cuisine

Je suis Baptiste ici, en France. En Allemagne, je serais Baptiste. Même chose en Italie ou en République tchèque. On transporte tous, avec soi, son identité civile, inscrite sur des cartes, des passeports, des papiers. Mais la reine Marie-Antoinette, née en Autriche, pensez-vous vraiment qu’elle s’appelait Marie-Antoinette ? Il fut un temps où le prénom ne passait pas les frontières nationales, il était traduit.

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Car avant le XIXe siècle, c’étaient des lettres de passage signées par le roi ou des attestations qui permettaient d’établir partiellement l’identité, mais les témoignages des autres avaient une plus grande force. La chaîne des témoins permettait de voyager de ville en ville, au prix, comme avec le téléphone arabe, de reformulations identitaires.

Fluidité identitaire

Il existe sur Wikipedia une page formidable sur « les noms de Mozart ». Wolfgang, bien entendu. Mais le lendemain de sa naissance, il est baptisé, catholique, sous les prénoms de « Joannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus ». Et quand son père annonce sa naissance, il est « Joannes Chrisostomus, Wolfgang, Gottlieb » : on tombe les -us, mais on garde la coutume, et on traduit Theophilus, « celui qui aime Dieu », par sa version germanique Gottlieb, « celui qui est aimé de Dieu ».

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Plus tard en Italie, Mozart se fera appeler Wolfgango Amadeo. Wolfgang (« celui qui marche avec les loups ») semble intraduisible, on lui ajoute un -o italianisant, mais Gottlieb devient très bien Amadeo. Sur le registre de la paroisse où il se marie, le -d et le -m s’inversent : il est Wolfgang Adam Mozart. Et parfois, apparemment par amusement, il rédige des lettres en latin de cuisine qu’il signe Wolfgangus Amadeus Mozartus.

C’est ce deuxième prénom qui finira par s’imposer, au point qu’il suffira au titre du film biographique de Milos Forman (1984). Wolfgang a disparu, la blague a survécu. Aujourd’hui, cette fluidité identitaire est en lutte avec l’état civil. Nos prénoms sont fixes : ils ne dépendent plus de nos choix ni des surnoms qu’on nous donne. Les papiers font foi. Nom : Mozart, prénom : Joannes.

Baptiste Coulmont est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay, auteur de « Sociologie des prénoms » (La Découverte, 2014, 130 p., 10 €) et, avec Pierre Mercklé, de « Pourquoi les top-modèles ne sourient pas. Chroniques sociologiques » (Presses des Mines, 2020, 184 p., 29 €).

http://coulmont.com