Le prénom des gens: Amicie, le secret discret de l’aristocratie

Certains prénoms très rares sont aujourd’hui conservés comme des trésors. Car chaque prénom est un peu comme une pièce de monnaie, qui conserve sa valeur tant qu’elle n’est pas trop répandue, ou tant qu’elle ne circule que dans un marché restreint.

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Dans notre société contemporaine, les modes circulent vite, et il ne faut que quelques années pour que tous les bébés garçons deviennent Gabriel, alors que, dix ans avant, ce prénom était rare. Et si ce n’est pas Gabriel, ce sera Hugo. Chaque prénom est différent, mais ces différences sont souvent microscopiques.

Barrières symboliques

Ces micro-différences, certains parents y tiennent. Depuis une cinquantaine d’années, les choix des familles du Bottin mondain, de celles qui résident dans les beaux quartiers de Paris ou Lyon ou qui font publier un faire-part de naissance dans le carnet du Figaro, se sont mis à différer des choix du reste des Français. Quand certaines frontières sociales sont plus simples à franchir, on peut ajouter des barrières symboliques (qui, en plus, ne coûtent rien). D’où le recours à des registres ésotériques, des prénoms secrets, réservés à des initiés.

Parmi ces prénoms, on trouvera Guillemette et Domitille. Pendant plusieurs dizaines d’années, depuis les années 1960, ces prénoms ont pu circuler silencieusement, dans un petit monde. Mais eux aussi prennent de l’âge, deviennent trop connus, trop « typés ». Même chose avec Pia ou Quitterie.

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D’où le recours, actuellement, à un nouveau prénom secret : Amicie, prénom rare, très rare (à peine 20 naissances chaque année en France). Mais il n’est pas rare partout. Si j’en crois les données auxquelles j’ai accès, si vous croisez une Amicie, vous avez une chance sur deux que son nom de famille (ou celui de sa mère) porte une particule. Amicie, c’est souvent « Amicie de Quelque-Chose » (et son deuxième prénom, c’est Marie).

Son attrait vient de sa rareté, et du type de marché dans lequel il circule. Amicie, c’est le secret discret de l’aristocratie. Qu’ai-je donc fait en vendant la mèche ? Le donner aux manants ?

Baptiste Coulmont est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay, auteur de « Sociologie des prénoms » (La Découverte, 2014, 130 p., 10 €) et, avec Pierre Mercklé, de « Pourquoi les top-modèles ne sourient pas. Chroniques sociologiques » (Presses des Mines, 2020, 184 p., 29 €).

http://coulmont.com