Le prénom des gens: Mamadou, malheureux synonyme de « manœuvre noir »

Si vous associez Ingmar à la Suède, vous associez probablement Mamadou au Sénégal ou au Mali. Le premier sera blond. Le deuxième, noir. L’inverse vous surprendrait. Sur ces stéréotypes se construit parfois toute une vision du monde. Le signe : le passage à l’antonomase, quand un nom propre devient un nom commun. Une Marie-Chantal. Un Kevin. Voire une Loana ou une Nabilla. Les quadragénaires savent ce qu’est « un Régis ». On a pris un ensemble de caractéristiques et on a créé un type. Aujourd’hui le Kevin est plutôt jeune et de classe populaire, il est l’objet de blagues. L’antonomase soutient une forme d’humour facile.

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Mais c’est quoi, « un » Mamadou ? Sur les chantiers du bâtiment étudiés par le sociologue Nicolas Jounin, ce n’est pas une blague : c’est un manœuvre noir, et c’est une insulte raciste. Pourquoi un Mamadou alors ? Les chantiers fonctionnent sur une répartition ethnique des tâches. Pas juste une répartition internationale des tâches : il ne s’agit pas de plombiers polonais, de maçons portugais ni de manœuvres maliens, mais de Blancs et de Noirs. Et les manœuvres, en bas de la hiérarchie, sont souvent noirs. Voilà pourquoi le sociologue, pendant son enquête, a pu entendre, de la bouche de contremaîtres, blancs : « Ce Mamadou-là, il est bien. »

Le prix à payer

L’antonomase est utilisée au quotidien, et ce n’est pas un secret. Les intéressés l’entendent. Certains s’y résignent en silence : le racisme est le prix à payer.

Certains réagissent et mettent en avant leur dignité : « J’ai un prénom, et ce n’est pas Mamadou. » Le respect passe par la reconnaissance de leur identité individuelle, celle d’Adama ou Boubacar. D’autres aussi réagissent, mais différemment : « Je ne suis pas un Mamadou », sous-entendu : je suis noir, certes, mais guadeloupéen, pas africain, ou africain et noir, mais pas musulman, il y a des Mamadou, mais je n’en fais pas partie.

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Du prénom à l’insulte, il n’y a qu’un pas, un « un » ajouté aux stéréotypes construits par la vie quotidienne et les relations de pouvoir. C’est ce qu’a admis le conseil des prud’hommes de Paris, le 17 décembre 2019, en reconnaissant la discrimination systématique de vingt-cinq travailleurs maliens… s’appuyant notamment sur l’enquête de Nicolas Jounin.

Baptiste Coulmont est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay, auteur de « Sociologie des prénoms » (La Découverte, 2014, 130 p., 10 €) et, avec Pierre Mercklé, de « Pourquoi les top-modèles ne sourient pas. Chroniques sociologiques » (Presses des Mines, 2020, 184 p., 29 €).

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