Le prénom des gens : Mohamed, l’universel

Le prénom du prophète de l’islam s’est diffusé probablement aussi vite que la nouvelle religion. Et, de pays en pays, il s’est adapté aux langues pour devenir Mahomet ici, Mehmet en Turquie, Mamadou au Mali, Mat, Moh ou Simuh à Java, voire Ma, comme nom de famille, pour certains musulmans de Chine. Le Mohamed vernaculaire est parfois très différent du Mohamed littéral.

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Depuis quelques dizaines d’années cependant, les choses changent. En Turquie, le prénom le plus donné aux garçons était Mehmet, nom de plusieurs sultans de l’Empire ottoman. Muhammed était rare voire inconnu. Mais vers le milieu des années 1980, Muhammed entre dans le « top 100 » des prénoms les plus donnés dans le pays. En 2014, c’est le sixième prénom le plus donné. Mehmet, aujourd’hui, est à la douzième place et sur la pente descendante.

Arabisation

Deux anthropologues, Joel C. Kuipers et Askuri, remarquent une évolution similaire en Indonésie : Mat disparaît au profit de Muhammad. Ainsi 100 % des Mohamed étaient des Mat en 1900, alors qu’aujourd’hui, 80 % des Mohamed locaux sont des Muhammad, et cela bien que la langue locale ne connaisse pas les doubles consonnes. Une autre anthropologue, Maud Saint-Lary, remarque qu’au Burkina Faso, à partir des années 1980, Amadou cède parfois la place à Ahmed. Un peu partout au Burkina et probablement dans les pays proches, le petit garçon qui aurait été appelé Mamadou est aujourd’hui prénommé Mohamed.

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Turquie, Indonésie, Burkina… un peu partout, le Mohamed littéral remplace le Mohamed vernaculaire. Avec l’augmentation des années d’études, les parents connaissent peut-être un peu d’arabe, ce qui peut soutenir un retour aux textes sacrés contre la pratique des grands-parents. Avec l’internationalisation des biens culturels, ils peuvent aussi connaître un chanteur, un acteur ou un sportif prénommé Mohamed. « L’arabisation des prénoms est devenue un phénomène de mode », conclut Maud Saint-Lary : un marqueur distinctif donc, d’éducation, de connaissance, d’option religieuse, et probablement de classe et de génération.

Baptiste Coulmont est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay, auteur de « Sociologie des prénoms » (La Découverte, 2014, 130 p., 10 €) et, avec Pierre Mercklé, de « Pourquoi les top-modèles ne sourient pas. Chroniques sociologiques » (Presses des Mines, 2020, 184 p., 29 €).

http://coulmont.com/