« Le Rapport chinois », de Pierre Darkanian : un petit boulot peinard et bien payé

« Le Rapport chinois », de Pierre Darkanian, Anne Carrière, 300 p., 19,90 €, numérique 13 €.

On sait peu de choses sur Pierre Darkanian. Juste que Le Rapport chinois est son premier roman et qu’il est follement drôle. Or, si la fiction littéraire prête parfois à sourire et procure d’intenses joies, rire continûment aux éclats en lisant un livre constitue un phénomène assez rare. Aussi convient-il de décerner, en cette rentrée, le grand prix de l’humour à ce récit qui dépeint les heurs et malheurs d’un duo d’idiots sur fond d’escroquerie à la Madoff.

Le héros de Darkanian est un zéro qui s’ignore. Il se nomme Tugdual Laugier. Il incarne la bouffissure de l’ego, le contentement de soi poussé jusqu’au ridicule. Las !, le montant de son salaire (7 000 euros par mois pour un premier emploi à 25 ans) le conforte fâcheusement dans sa haute opinion de lui-même. Après un entretien d’embauche destiné, semble-t-il, à sonder l’aptitude des candidats à tuer le temps, le voilà qui occupe un bureau au sein d’un mystérieux cabinet international de conseil ayant pignon sur rue dans le très chic 8arrondissement de Paris. Peu ou pas de monde dans les couloirs, quelques ombres furtives, de brèves conversations à la machine à café : en vertu d’une stricte politique de confidentialité, la maison interdit aux consultants d’échanger sur leurs dossiers, de mentionner leurs clients et même de sympathiser.

« Toujours le premier au boulot ! Didididi-dadadada ! »

Ce devoir de réserve sied fort bien à Tugdual Laugier qui, faute de travail à accomplir, n’en fout pas une rame. Immuable est sa routine : arrivée tardive, jeux avec sa cravate, disposition maniaque d’une centaine de crayons, tentatives répétées de battre le record du nombre de bûchettes de sucre dans la bouche, puis station prolongée au restaurant, digestion patiente aux toilettes et le voilà de retour chez lui où il se fait passer pour un homme surmené auprès de sa compagne. Un an, deux ans, trois ans passent. Autant de mois à pérorer pour donner le change : « Ça bosse chez Laugier ! Ça bosse ! » En cela, il imite le seul associé du cabinet qu’il croise à l’occasion, un dénommé Relot, qui parle de lui à la troisième personne, s’autoproclame spécialiste de la Chine et sifflote : « Toujours le premier au boulot ! Didididi-dadadada ! »

Le titre du roman vient du seul rapport, colossal il est vrai, mais complètement foutraque, que Laugier rédige, avec moult copier-coller de Wikipédia, sur les pistes d’investissements financiers de la Chine en France. Soit un vrac de poncifs sur « l’empire du Milieu ». Tombé entre les mains d’une commissaire de police qui soupçonne le cabinet de blanchir de l’argent sale, ce rapport deviendra une pièce à conviction. Sa lecture plongera dans l’hébétude quiconque s’avisera de feuilleter cette somme d’un millier de pages. 1 084, se plaît à préciser l’auteur de ce galimatias, magnum opus d’un vide sidéral, que l’intéressé résume ainsi lors d’une réjouissante scène de déjeuner : « La Chine conquerra le marché français par la baguette ou ne le conquerra pas » ; « Vous avez inventé les baguettes, réinventez la baguette. »

Il vous reste 6.15% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.