« Le rêve d’un géant français du prêt-à-porter est resté inachevé »

Ce sera le dernier clou dans le cercueil. En bouclant la vente du fabricant de chaussures Minelli, le PDG de Vivarte, Patrick Puy, spécialiste en restructurations, sera le dernier porteur d’un rêve inachevé, celui de bâtir en France, patrie de la mode, du bon goût et de la haute couture, un géant du prêt-à-porter populaire.

Le chausseur était la dernière marque d’un portefeuille qui en comportait des dizaines connues de tous, jusqu’en Chine : André, Chevignon, Kookaï, Naf Naf, Pataugas, Caroll… Vivarte devrait être liquidée avant la fin 2021. Ces enseignes célèbres illumineront encore longtemps nos rues commerçantes, passant d’un propriétaire à l’autre, mais l’idée même d’un groupe unifié et puissant s’est évanouie, victime des trois sorcières qui hantent le monde du commerce.

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La première est une chimère, c’est celle de la dette, qui permet de construire de fragiles empires sur du sable frais. C’est au seuil des années 2000 que le vénérable chausseur André, né à Nancy en 1896, est récupéré par des fonds d’investissement qui remplacent une direction qu’ils trouvent assoupie. C’est l’ère des LBO, ces acquisitions par la dette qui vont faire florès tout au long de la décennie 2000.

Montages acrobatiques

Georges Plassat, le manager actionnaire du groupe André, devenu Vivarte en 2001, va faire des merveilles et changer trois fois de propriétaire, avec une valorisation de l’entreprise toujours plus forte. En 2007, le dernier fonds de LBO, le groupe Charterhouse, rachète la société sur une valorisation de près de 3,5 milliards d’euros, mais la dette est, elle aussi, proche de cette somme. La crise de 2008-2009 va anéantir ces montages acrobatiques. La trésorerie fond et les créanciers finissent par prendre le pouvoir.

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La deuxième sorcière est une illusionniste, celle qui fait croire que l’accumulation de marques fait un grand groupe. Durant plus de dix ans, Georges Plassat va empiler les logos les plus populaires de France, sans suffisamment investir dans la structuration du groupe, les synergies et l’intégration, résultat, des coûts qui croissent à la même vitesse que le chiffre d’affaires et continuent à grimper quand les ventes ne suivent plus.

Enfin, la troisième porte le glaive du destin, elle frappe au hasard, sans prévenir. La crise de 2008 assèche la source financière, le marché de l’habillement décline, rongé par la déflation et le désintérêt des jeunes générations en partie converties au e-commerce. Puis quand on croit sortir la tête l’eau, la crise des gilets jaunes et la pandémie de Covid-19 anéantissent les espoirs de redressement. Bien sûr, les ambitieux repreneurs des marques de Vivarte, comme Beaumanoir ou Stéphane Collaert, croient qu’il n’y a pas de fatalité. Mais on ne se méfie jamais assez des sorcières.