« Le Rire des déesses » : Ananda Devi délivre les Indiennes

Baby, une prostituée de Calcutta, en 2006.

« Le Rire des déesses », d’Ananda Devi, Grasset, 238 p., 19,50 €, numérique 15 €.

Un puissant bouquet de sensations et d’émotions contraires nous saisit dès l’abord du Rire des déesses. « Pour moi, l’acte même d’écrire est un acte qui m’engage tout entière à la fois intellectuellement, émotionnellement et de manière sensorielle », explique Ananda Devi au « Monde des livres ». Ainsi de la « Ruelle », où commence son nouveau roman. S’y côtoient la laideur des rats et la splendeur des fleurs fraîches livrées chaque matin ; l’odeur du lait maternel des prostituées et les effluves du sexe de leurs clients. Les deux senteurs imprègnent Veena, dont le corps est une « terre », accueillante pour sa fille, Chinti, à « dévorer » pour ses visiteurs. Dans Manger l’autre (Grasset, 2018), l’autrice, née à l’île Maurice en 1957, faisait le portrait de notre époque en se glissant dans l’enveloppe d’une adolescente obèse. Dénutris, émasculés, violés, ou parfumés, incinérés, sanctifiés : chez elle, les corps font l’épreuve des lois qui régissent le monde.

Lire aussi (2009) : « Le Sari vert » d’Ananda Devi : un terrible monologue

Egalement traductrice et ethnologue, Ananda Devi est en Inde quand elle « reçoit » l’histoire du Rire des déesses. En 2017, elle participe à une rencontre littéraire à Calcutta, dont les organisateurs lui proposent de se rendre le temps d’une journée dans une association qui travaille parmi les prostituées et leurs enfants, dans le quartier de Kalighat. Ces dernières ont été poussées à faire ce métier par la pauvreté, ou par le rejet de leur famille. On lui explique que c’est pendant les pèlerinages hindous, pouvant durer plusieurs semaines, que les prostituées ont le plus de travail. L’association garde leurs enfants et assure leur éducation, ce qui représente pour elles un espoir de sortie de la condition dans laquelle elles se trouvent.

Le corps des femmes et l’hypocrisie religieuse

« Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’entrechoquement entre la foi religieuse, dans un pays supposément très spirituel, et le fait que ça n’empêche pas les hommes d’avoir besoin du corps de ces femmes pendant qu’ils vont racheter leurs péchés en se plongeant dans le Gange, alors qu’elles n’ont droit à aucune rédemption », raconte Ananda Devi. La romancière comprend qu’elle tient là quelque chose qui correspond à ce qu’elle écrit. Mais l’histoire reste en suspens, lui « tourne dans la tête » pendant près de deux ans. Puis, en mars 2020, profitant du confinement, elle se plonge dans la fiction, imaginant les personnages de la fille de 10 ans d’une prostituée et du swami, un maître spirituel corrompu qui se prend pour un dieu. Il va kidnapper l’enfant, et ainsi déclencher le pèlerinage des prostituées vers la ville sacrée de Bénarès, où elles espèrent la retrouver.

Il vous reste 60.62% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.