« Le Roman lumineux » : Le splendide échec littéraire de Mario Levrero

L’écrivain uruguayen Mario Levrero, date inconnue.

« Le Roman lumineux » (La novela luminosa), de Mario Levrero, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Robert Amutio, Notabilia, 584 p., 29 €, numérique 19 €.

Relativement méconnu de son vivant, devenu culte en Amérique latine et en Espagne après sa mort brutale en 2004, l’écrivain uruguayen Mario Levrero (né en 1940) avait tout d’un personnage de Samuel Beckett. Non seulement il se voyait comme « un vieux “en attente de recyclage” (…), un vieux de merde », mais il savait échouer. Admirablement. Tant et si bien qu’il aurait pu faire sienne la célèbre phrase de la nouvelle « Cap au pire », de Beckett (1982) : « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux. »

Dans Le Roman lumineux, un livre posthume qui paraît enfin en France, et que la critique hispanophone tient pour l’un de ses deux chefs-d’œuvre, avec Le Discours vide (Notabilia, 2018), il raconte un splendide fiasco littéraire. En 2000, la fondation John-Simon Guggenheim, créée aux Etats-Unis, lui accorde une bourse – richement dotée – pour qu’il reprenne et achève un manuscrit abandonné depuis seize ans : un roman, intitulé justement Le Roman lumineux, dans lequel il détaille de mystérieuses expériences de télépathie (des « faits lumineux »), qui lui sont arrivées. Il ne parviendra jamais au bout de ce texte, pas plus la seconde fois que la première. Tout juste arrivera-t-il à composer un chapitre additionnel aux cinq préexistants. Entre-temps, se justifie-t-il dans la préface, son style a changé. Impossible de poursuivre dans ces conditions.

Motifs obsessionnels

Que reste-t-il de cette entreprise avortée ? Près de 600 pages, dont un fascinant « prologue », un « journal de la bourse » totalement fou, qui relate par le menu le quotidien d’une vie passée à ne pas écrire. Ou du moins pas ce que l’auteur devrait écrire. Levrero y consigne ses achats effectués avec l’argent de la bourse – fauteuils, étagères… – et sa quête épique de climatiseurs dans le torride été uruguayen. Il évoque ses lectures (Philip K. Dick, Somerset Maugham, Edgar Wallace…) et les ateliers d’écriture qu’il dirige. Il relate les effets de ses antidépresseurs et les visites régulières de sa docteure et ex-épouse. Ainsi que sa relation addictive à l’ordinateur. Il décrit enfin ses repas : d’invariables escalopes milanaises décongelées au micro-ondes et des yaourts qu’il se félicite de préparer lui-même.

Lire aussi, dans les lettres uruguayennes (2010) : « L’Ecrivain et l’Autre », de Carlos Liscano : une prison de mots

Rien que de très banal, certes. Mais ce récit d’une vie, passée en grande partie à l’intérieur de son appartement et ponctuée de motifs obsessionnels (se coucher à l’aube, ne pas se raser…), se révèle hypnotisant. C’est que, loin d’un autoportrait narcissique, Levrero livre un long exercice d’écriture qu’il conçoit comme un « retour vers [lui]-même » : un rappel des faits qu’il vient de vivre pour mieux les « sentir », et qui lui permettrait de reprendre le fil de son œuvre. Comme dans Le Discours vide, où il cherchait son moi profond en s’adonnant à des séances de calligraphie, le romancier creuse différentes strates intimes, en quête d’une vérité intrinsèque, persuadé, comme Kafka, son « frère aîné », qu’elle est le seul but de la littérature.

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