« Le Sacre de l’authenticité », de Gilles Lipovetsky : la chronique « essais » de Roger-Pol Droit

« Le Sacre de l’authenticité », de Gilles Lipovetsky, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 424 p., 22,50 €.

DE L’AUTHENTIQUE, PARTOUT, À TOUT PRIX…

Notre époque n’a plus que l’authenticité en tête. Que manger ? De l’authentique ! Ce qui veut dire – au choix – naturel, bio, local, sans additif, ancré dans la tradition. Où donc se ressourcer, séjourner en touriste, si possible habiter ? Dans de l’authentique ! Cela signifie village typique, architecture patinée, validée par les siècles, dépourvue d’artifice, de préfabriqué. Et comment chacun doit-il ­vivre ? En trouvant l’authentique ! Réaliser sa vraie vie, conforme à ce que l’on est, débarrassée des sédiments des dressages éducatifs, des rôles d’emprunt.

Lire aussi : « Plaire et Toucher », de Gilles Lipovetsky : l’art de la séduction bien tempérée

Ce nouveau « fétichisme de l’authentique », Gilles Lipovetsky, l’un des meilleurs analystes des mutations hypermodernes, le décrit brillamment. Depuis L’Ere du vide. Essais sur l’individualisme contemporain (Gallimard, 1983) jusqu’à aujourd’hui, une quinzaine d’essais remarqués l’ont conduit à scruter les paradoxes de nos sociétés. Avec Le Sacre de l’authenticité, la même démarche se poursuit, soulignant d’abord le désintérêt et l’engouement simultanés envers la notion d’authenticité. Chez les théoriciens, presque plus personne ne s’y intéresse. Elle eut son heure de gloire au milieu du siècle dernier, quand il fallait, chez Heidegger ou chez Sartre, rompre avec l’inauthentique pour devenir humain. Aujourd’hui, le « recul de son prestige intellectuel » s’accompagne de son omniprésence sociale.

« Pensée magique »

Gilles Lipovetsky dépeint avec un luxe de détails l’emprise tous azimuts de cette « valeur culte », qui a cessé d’être héroïque pour devenir démocratique et constitue désormais, selon lui, un nouveau « droit subjectif ». Il montre comment « le droit d’être soi-même », de s’autoréaliser, a envahi comportements sexuels, revendications sociales, consommation… – tous les modes de vie. Pas plus les entreprises que les hommes politiques n’échappent désormais à l’exigence de transparence et de traçabilité que porte en elle l’expansion de l’authenticité. Comme toujours avec cet auteur, la description de cette extension multiforme est vivante, informée, finement saisie.

Lire aussi : « De la légèreté », de Gilles Lipovetsky : civilisation du léger, avantages, inconvénients

Toutefois, ce qu’on doit en tirer comme enseignement risque de laisser le lecteur sur sa faim. Gilles Lipovetsky met en garde contre une « religion de l’authenticité » ­devenue « pensée magique ». La tendance de fond qu’il analyse lui paraît dans l’ensemble positive, mais il rappelle qu’elle a ses limites, voire ses dangers, et ne peut résoudre aucun des grands défis – notamment énergétique et climatique – de l’époque. Voilà qui est simple et prudent, mais n’apprend pas grand-chose. Il aurait été plus intéressant d’axer la réflexion sur les tensions internes de ce désir contemporain. Fabriqué, il refuse les simulacres. Socialement dominant, il se prétend individuel et disruptif. Plus encore, il se réclame d’une authenticité supposée « naturelle » alors que tout en elle se révèle normé, codifié, soumis à des critères culturels explicites ou implicites.

Il vous reste 16.74% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.