Le « sans-abrisme », au-delà des sans-abri

Un homme sans-abri dort dans la rue, à Paris, en avril 2020.

Histoire d’une notion. Si nous sommes habitués, depuis plusieurs décennies, à entendre parler des sans-abri, le mot « sans-abrisme » se répand, plus récemment, dans le débat public. Il renvoie à une myriade de situations : « Celles de gens complètement à la rue, qui y restent chaque jour et chaque nuit ; celles de gens qui vivent dans des centres d’hébergement, ponctuellement ou durablement ; jusqu’à une fraction importante du mal-logement, des gens logeant dans des squats, des campements ; ou encore, à la périphérie du sans-abrisme, des personnes qui vont d’ami en ami, de connaissance en connaissance, d’hôtel meublé en hôtel meublé… », développe le sociologue Julien Damon, professeur associé à Sciences Po Paris et auteur notamment de La Question SDF (PUF, 2012).

En outre, en ajoutant le suffixe « -isme » à « sans-abri », on gagne en abstraction. Surtout, on ne désigne plus seulement une « population » mais un « phénomène », englobant « l’ensemble des problèmes qui se cachent derrière cette population », poursuit Julien Damon : des défaillances sur le marché du logement, sur celui du travail, la criminalisation de certaines activités de la rue, une insuffisance des politiques publiques, etc.

Développement d’un vocabulaire européen

Mais, comment ce terme a-t-il émergé ? « Sans-abrisme » est en fait la traduction francophone du homelessness anglo-saxon. A partir des années 1980, en Amérique du Nord, « c’est devenu un terme générique couramment utilisé », analyse en 2013 John David Hulchanski, professeur à l’université de Toronto, dans le magazine de la Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri (Feantsa). Dans ces années-là, tandis que le coût du logement augmente et que de nombreuses personnes se précarisent, il devient nécessaire dans les riches pays occidentaux « de donner un nom à l’augmentation évidente du nombre et de la diversité de personnes se trouvant sans maison », ajoute l’enseignant.

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En France, les vieux termes « vagabond », « clochard » ou « mendiant », rattachés à l’errance, la marginalité ou l’aumône, ne suffisent plus, ni celui de « sans-logis », trop restreint. Le mot sans-abri, initialement plutôt réservé aux victimes de catastrophes naturelles, se retrouve alors de plus en plus dans son acception actuelle, concurrencé par une autre désignation, « sans-domicile-fixe ». Parallèlement, un corpus de politiques publiques commence à émerger pour aider et prendre en charge ces populations.

En revanche, à cette période, on ne parle pas encore en France de « sans-abrisme », ou très peu. Quelques usages existent déjà dès les années 1980-1990, mais ils restent marginaux. En fait, la notion se propage surtout « depuis une dizaine d’années, essentiellement à partir des travaux réalisés par la Feantsa », explique Julien Damon. Cette fédération européenne travaille sur l’évolution de l’exclusion liée au logement en Europe, ainsi que sur la prise de décision des pouvoirs publics en la matière. « Comme elle utilisait beaucoup ce mot, son usage a progressé chez les experts, chez les fonctionnaires de la Commission européenne, qui traduisaient en français homelessness, et ensuite chez les décideurs, avec même des ministres qui ont pu employer le terme. Il commence à entrer dans le langage commun », retrace le sociologue.

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