Le scénariste Julien Lilti : « Dans “Germinal”, il y a bien résonance entre les luttes d’hier et celles d’aujourd’hui »

Julien Lilti, scénariste.

Toujours les mots. Leur couleur, leur cadence, leur poids, leur bruit. Ils font le style d’Emile Zola, campent les Sisyphe de la mine et la fatalité de leur vie sans soleil. Mais ils plongent dans les veines fossiles de la terre, épousent une énergie tellurique et humaine, qui, de secousses en explosions, de germes en semences, engendre un irréversible mouvement. Ces mots, que Zola nous offre, font de Germinal un printemps révolutionnaire, transcendant un destin individuel en avenir commun. Le scénariste Julien Lilti, au service du texte original, en a traduit le rythme et l’essence, la vigueur et la portée, dans une adaptation présentée sur France 2, qui renoue avec les grandes productions européennes. Fresque aux accents tragiques, galerie humaine d’une quarantaine de personnages, ce Germinal transcende le destin personnel d’Etienne Lantier (Louis Peres) en l’espoir partagé d’un avenir meilleur.

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Insufflant un jeu constant de contrepoints, au fil de six épisodes d’une heure, le coauteur de la série Hippocrate poursuit une fresque sociale et amoureuse, lucide et frondeuse, où chaque strate de la société est passée au crible de son déterminisme, de ses choix, de ses attentes. Dès lors, Zola ne semble jamais loin. « En relisant Germinal mais aussi l’Assommoir qui dévoile la jeunesse d’Etienne Lantier et les nombreuses notes préparatoires de Zola, j’ai réalisé que la modernité que l’on me demandait d’insuffler à la série s’exprimait déjà pleinement dans le roman. Sa liberté de ton, la construction de l’intrigue et des personnages, la radicalité et la violence décrite m’ont impressionné. »

Le rôle essentiel des femmes

Contrairement aux versions cinématographiques d’Albert Capellani, d’Yves Allegret ou de Claude Berri, le scénariste a ramené Lantier à ce que Zola dépeint de sa plume : « C’est un tout jeune homme, en pleine construction intérieure qui découvre l’amour, l’engagement, la politique alors qu’il entre en collision avec le monde extérieur. Ce faisant, il se révèle à lui-même : orateur doué et activiste meneur de foule, capable d’influencer son environnement. » explique-t-il. Or, en archétype de l’antihéros zolien, il ne peut exister sans le regard des autres – Catherine (Rose-Marie Perreault), dont il est amoureux, Chaval (Jonas Bloquet) son rival, la matriarcale Maheude (Alix Poisson) qui l’accueille, ou Philippe Hennebeau (Guillaume Le Tonquédec), paternaliste directeur de la compagnie minière.

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Dans le nœud gordien que l’intrigue compose, le scénariste s’est emparé des potentiels qu’offre le format d’une série de six heures, en faisant apparaître les immigrés dans les ­bassins miniers du Nord – incarnés notamment par des Belges –, engagés malgré eux pour briser la grève, un cabaretier noir, joué par Steve Tientcheu, ou un exploitant minier indépendant, interprété par Sami Bouajila. Et s’il introduit le personnage de Bressan (Steve Driesen), bras armé de la Compagnie pour réprimer la grève, c’est également pour souligner que des milices avaient alors été officieusement constituées pour rétablir l’ordre menacé. Dans cette bataille, les femmes jouent un rôle essentiel. « D’ailleurs, Zola avait initialement imaginé une héroïne comme personnage principal », commente le scénariste. La Maheude en figure le symbole. « Qu’elle travaille et se débatte pour nourrir sa famille, elle sait mieux que quiconque ce qu’elle peut perdre avec la grève mais ne se résigne jamais, pour ses enfants et pour l’avenir », rappelle-t-il.

« Un artiste prophète »

Pourtant, un recours littéraire, amené par Zola, n’a cessé d’interroger Julien Lilti. S’appuyant sur la réalité des faits de 1884 – la grève de cinquante-six jours de quelque 12 000 mineurs, à Anzin (Nord), opposés au durcissement de leurs conditions de travail – l’écrivain situe l’action de son roman une dizaine d’années plus tôt, juste avant l’insurrection de la Commune. « Avait-il le sentiment de l’avoir mal comprise en son temps ? », lance Julien Lilti. D’abord opposé au mouvement, Zola s’y était ensuite rallié. En publiant Germinal en 1885, après un événement de fraîche mémoire, il révèle l’évidence des conséquences de la révolution industrielle, contredisant tout fatalisme. « J’y vois un parallèle avec la jeunesse d’aujourd’hui, qui doit faire face au devenir de la planète », explique le quadragénaire. « Or ses dérèglements proviennent principalement de la révolution industrielle. Il y a bien résonance entre les luttes d’hier et celles d’aujourd’hui », ajoute-t-il. De même, soulignant la proximité du propos de Zola, le langage des 40 personnages a été actualisé. « Zola écrit dans sa langue, or les mineurs des corons l’historiographie nous l’indique parlaient un patois qui n’était pas encore le chti. J’ai donc opté pour un langage plus contemporain, plus proche de nous, offrant aux acteurs une liberté de jeu au service de l’émotion », explique-t-il.

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Voici donc un Germinal, où par une étincelle humaine, comme un coup de grisou, chancelle la massive stature d’une montagne qu’on croyait immuable. Un peuple se met en mouvement pour changer son destin. « Zola est un artiste prophète. Dans la lignée de Victor Hugo, il possède une extraordinaire prémonition du devenir de la société », conclut Julien Lilti.

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