« Le Sommet des dieux » : Patrick Imbert fait éprouver la poésie des cimes sur grand écran

Dans « Le Sommet des dieux », Patrick Imbert donne vie au manga éponyme en cinq tomes publié par Jiro Taniguchi entre 2000 et 2003.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Il fallait l’imaginer, et surtout l’oser, ce croisement entre deux écoles de dessin, certes aux antipodes, mais qui n’en avaient pas moins des choses à se dire : la ligne franco-belge, généralement qualifiée de « claire », et le manga japonais, avec son dynamisme graphique et son sens du découpage. Un parfait terrain de rencontre s’offrait comme sur un plateau en l’œuvre de Jiro Taniguchi, dessinateur de l’inoubliable Quartier lointain, né en 1947, dont le réalisme détaillé et les résonances proustiennes ne masquaient pas leur tendance européenne.

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C’est précisément dans ce fonds qu’est allé puiser l’animateur Patrick Imbert (Le Grand Méchant Renard et autres contes, 2017) pour porter à l’écran Le Sommet des dieux, d’après le manga éponyme en cinq tomes publié par Taniguchi entre 2000 et 2003, lui-même tiré d’un roman de l’écrivain Baku Yumemakura. Loin de tout exotisme comme d’un quelconque pastiche, le film est une formidable réussite qui témoigne surtout d’un respect scrupuleux du matériau original, qu’il ne cherche jamais, et fort heureusement, à occidentaliser. Il en serait plutôt une sorte de traduction dans le langage voisin de l’animation.

Situé dans le milieu de l’alpinisme, le récit jongle habilement avec plusieurs strates de temps. Fukamachi, photoreporter japonais spécialisé dans la montagne, mène l’enquête autour d’un mystérieux appareil photo qui aurait appartenu aux grimpeurs pionniers de l’Everest et serait susceptible de remettre en cause la date de sa première ascension. A Katmandou, il tombe ce faisant sur Habu Joji, un ancien alpiniste jadis réputé, sorti du circuit depuis quelques années. Compilant les documents à son sujet, le journaliste retrace son histoire, qu’il découvre viscéralement attachée à l’escalade, mais surtout infiniment tragique, parsemée d’échecs, de sinistres, d’injustices et de morts. A travers lui se révèle le visage âpre de cet appel des sommets, marotte exigeante qui peut confiner à l’obsession et témoigne d’une obscure nécessité intérieure.

Brèche vers l’imaginaire

Première chose remarquable : l’animation ne se prête pas à la fantasmagorie, comme sa condition labile pourrait l’y borner, mais vise à restituer, le plus fidèlement possible, non seulement un relief naturel – celui de la montagne se dressant comme un éternel défi aux capacités humaines – mais également la pratique qui s’y attache – l’alpinisme, dramatisé avec un soin scrupuleux du détail. C’est donc sur le versant du réalisme que Patrick Imbert attaque son récit, l’animation 2D garantissant la plénitude d’une expérience qui, dans le cinéma en prises de vues réelles, aurait nécessité nombre d’artifices. Réalisme qui concerne d’abord la mobilité des personnages, brossés d’un trait simple, mais dont la précision gestuelle et l’expressivité constituent un régal pour l’œil. S’ajoute à cela la splendeur des décors montagneux, où, par un jeu constant de variations d’échelle, le sentiment de verticalité, mais aussi la disproportion entre l’homme et le relief, les rapides variations du climat sont figurés dans toute leur force.

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