Le travail post-Covid : dans les petits espaces naissent les grandes idées

« Bureau des notaires », série « Office » de Lars Tunbjörk.

A la rentrée, on ne va pas cesser de se cogner les uns dans les autres. C’est en tout cas ce qu’aimeraient les architectes chargés de la réorganisation des bureaux. Les directions d’entreprise leur ont posé deux questions : combien de mètres carrés peut-on gagner dans les sièges d’entreprise avec la régularisation du télétravail ? Qu’est-ce qui encourage l’innovation chez les salariés ?

Dans chaque cas, ça passe par se serrer un peu plus, ce qui, paradoxalement, ne va pas dans le sens des recommandations sanitaires. Chez PayPal, on a renoncé à un étage. Chez Kiabi, à des projets d’extension. Mais en amenant à rétrécir les bureaux et à mutualiser les postes de travail, l’épidémie réussira peut-être à accoucher du Graal des architectes depuis des années : des télescopages créatifs.

A la recherche de ce qu’on ne cherche pas

« En une journée au bureau, 75 % des informations s’attrapent de façon informelle », rappelle Alexandra Corric, présidente fondatrice d’Archimage. Dans la biographie de Walter Isaacson consacrée à Steve Jobs (Lattès, 2011), John Lasseter, son associé chez Pixar, décrit l’agencement de leurs bureaux. Si un bâtiment n’encourage pas les rencontres imprévues, lui aurait dit Jobs, « vous perdrez beaucoup d’innovations et l’étincelle magique de la sérendipité », cet art de découvrir ce qu’on ne cherche pas.

Pixar fut donc conçu de sorte que les gens aient besoin de passer par l’atrium central, où des cafés et salles de réunion furent installés. « Jobs alla jusqu’à décréter qu’il n’y aurait que deux toilettes dans le bâtiment, pour chaque genre, connectés à l’atrium, raconte Lasseter. (…) Ça marchait, je n’arrêtais pas de me cogner dans des gens que je n’avais pas vus depuis des mois. »

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Si l’idée est régulièrement attribuée à Steve Jobs, comme toutes celles qu’on veut associer à un visionnaire patenté, voilà plus d’un demi-siècle qu’architectes et anthropologues cherchent à théoriser les conditions de la rencontre fortuite et créative. Dès 1950, Mervin Kelly, le PDG de Bell Labs, expliquait que si son entreprise avait pu inventer le transistor et mille autres choses, c’est parce que tout le monde, chimistes, mathématiciens, ingénieurs, travaillait sous le même toit. Les couloirs du bâtiment de Murray Hill, dans le New Jersey, étaient assez longs pour qu’en chemin vers la cantine, on soit certain de tomber sur des collègues avec lesquels on inventerait la cellule photovoltaïque ou n’importe quoi qui s’invente en allant à la cantine.

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