« Le Voyage dans l’Est », de Christine Angot : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Le Voyage dans l’Est », de Christine Angot, Flammarion, 224 p., 19,50 €, numérique 14 €.

LETTRE VIVE

Si l’on a, comme moi, lu tous les livres de Christine Angot, on a d’abord l’impression bizarre, en lisant son nouveau roman, Le Voyage dans l’Est, de l’avoir déjà lu. Oui, elle a déjà évoqué l’histoire de ses parents, la rencontre de son père à l’âge de 13 ans, le viol et la domination perverse qu’il a exercée sur elle, et Châteauroux où elle vivait, et Strasbourg où il habitait. Et comme ces livres-là ne s’oublient pas, on se souvient dans lequel on a lu telle scène, à quel endroit elle se situait, quelle émotion elle avait alors suscitée en nous. Ce retour parfois presque à l’identique – mais le presque a son importance – peut dérouter le lecteur fidèle. Ainsi, retrouvant comme un détail banal le poignant dernier plan d’Une semaine de vacances (Flammarion, 2012), quand la narratrice de 14 ans, humiliée, larguée seule à la gare par son père incestueux, parle à son sac de voyage, je n’éprouve plus la même émotion. Mais ce sont justement, au sein même de biographèmes connus, le déplacement de l’accent, une autre perspective, un montage différent, qui font la force de ce roman-ci.

Pourquoi, vingt-deux ans après L’Inceste (Stock, 1999), y revenir encore, diront certains, empressés à dénoncer les « fonds de commerce » qui nuisent à leur grande distribution fourre-tout ? On les entend d’ici, car eux se répètent, même si le mouvement #metoo va heureusement faire taire, du moins on l’espère, les ricanements et injures habituels auxquels les femmes ont cessé de s’habituer. Le Voyage dans l’Est, au contraire, n’est pas de l’ordre de la répétition mortifère ; ce qu’il orchestre, c’est une reprise au sens où l’entend le philosophe Kierkegaard dans son texte du même nom (1843). La reprise n’a pas pour but de ressasser le passé en rabâchant avec les mêmes mots des choses connues, mais d’aller chercher dans l’avenir qu’est toujours un vrai livre une chose neuve, non vue – de l’insu.

« Le Voyage dans l’Est », de Christine Angot, n’est pas de l’ordre de la répétition mortifère ; ce qu’il orchestre, c’est une reprise au sens où l’entend le philosophe Kierkegaard

Les lecteurs qui découvriront Angot avec ce roman y verront « le fonctionnement de l’horreur » dans un récit tiré au cordeau, à la fois précis et distancié. Le souci de vérité – justesse et justice – y est extraordinaire, et lorsque Angot décrit ce qui l’entoure, de l’incipit à la dernière page, ce n’est pas pour le petit effet de réel dont nous gavent certains romans contemporains : « J’ai rencontré mon père dans un hôtel de Strasbourg, que je ne saurais situer. L’immeuble faisait quatre étages. Devant, il y avait quelques places de parking. On entrait par une porte vitrée. La réception se trouvait sur la gauche. (…) Il y avait des bas-reliefs de forme géométrique. Je crois. » Pour la reconstitution du crime, le souvenir fait l’effort d’ajuster la focale afin de nous faire voir, percevoir, concevoir non seulement ce qui était mais ce qui est, ce qui ne quitte jamais la mémoire, et ce « voyage dans l’Est » est aussi un voyage vers l’être, encore et toujours, vers le réel, encore et jamais. Christine Angot n’aime pas le mot « témoignage » ; « témoin » et « martyr » ont pourtant la même origine.

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