« L’Echiquier du vent » : une œuvre au noir du cinéma iranien

Réputé perdu pendant près de quarante ans, « L’Echiquier du vent » ressurgit par l’un de ces hasards qui laissent pantois.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Ce qui pourrait passer pour une simple ressortie de l’été est en fait une œuvre miraculée, comme il arrive parfois au cinéma d’en régurgiter. L’Echiquier du vent est le premier long-métrage de Mohammad Reza Aslani, artiste pluridisciplinaire comme on les trouve en Iran, né en 1943, formé aux Arts décoratifs de Téhéran, poète réformateur, tête pensante de la télévision nationale, et, pour couronner le tout, cinéaste. Ce coup d’essai n’a été projeté qu’une fois, en 1976 au Festival international de Téhéran, où il fut froidement accueilli. En 1979, le régime islamique en place scelle son sort en le frappant d’interdiction.

Réputé perdu pendant près de quarante ans, le film ressurgit par l’un de ces hasards qui laissent pantois. Aslani en retrouve les négatifs dans une brocante, les acquiert et les place en lieu sûr. Intégré au programme de préservation de la Film Foundation présidée par Martin Scorsese, le film restauré retrouve son lustre et se révèle une pièce maîtresse, jetant un nouveau jour sur le cinéma iranien d’avant la révolution.

Cette œuvre vénéneuse et torpide dépeint la déliquescence d’une famille aux dernières heures de la dynastie Qadjar (1796-1925), dans les années 1920

Que L’Echiquier du vent ait été interdit désole mais ne surprend pas. On croit parfois avoir la berlue devant cette œuvre au noir, vénéneuse et torpide, qui dépeint la déliquescence d’une famille aux dernières heures de la dynastie Qadjar (1796-1925), dans les années 1920. Haji Amou, rustre parvenu, règne par alliance sur une grande maison bourgeoise et l’atelier d’orfèvrerie qui lui est attaché. L’ogre barbu manigance pour s’accaparer les titres du manoir familial et la fortune de sa belle-fille, dite « Petite Dame », héritière légitime de la famille.

Celle-ci s’oppose de toute sa chétive personne au tyran, dont elle sent les griffes se resserrer sur elle. Infirme, elle ne se déplace qu’en chaise roulante, manœuvrée par une servante discrète qui, bien que semblant ne pas y toucher, mène sa partie dans son dos. Un soir, elle profite de l’heure de la prière pour glisser sa maîtresse armée d’un fléau dans les appartements de l’usurpateur et lui porter le coup fatal. Mais comment se débarrasser du corps ?

Modernité sidérante

Fable grinçante, L’Echiquier du vent manifeste ce goût du macabre qu’on connaît à d’autres classiques du cinéma iranien, comme La Nuit du bossu (1965), de Farrokh Gaffary (1921-2006), où il était déjà question d’un cadavre encombrant. Mais s’il fallait trouver des points de comparaison à un film aussi atypique, ce serait moins à domicile que dans certains récits de la domesticité délétère comme La Servante (1960), du Sud-Coréen Kim Ki-young, ou du refoulé familial comme Sandra (1965), de Luchino Visconti.

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