« L’école et la culture instaurent une communauté temporelle qui permet à des époques et des générations distinctes de dialoguer »

Tribune. De tous les constats sur notre temps, il en est un qui est unanimement partagé, c’est que nous vivons une période de crise. Qu’on la pense au singulier ou au pluriel, qu’on accentue telle ou telle de ses dimensions, écologique, sanitaire, financière, économique, sociale, morale, politique, la crise est le signifiant majeur de notre époque.

Sous ce terme, il faut d’abord entendre, vécue par des millions d’êtres humains, une expérience négative, de destruction et de perte : destruction de la planète et de la vie, perte d’emploi, de domicile, de pouvoir d’achat, de sens, de repères ou de confiance. Du point de vue de ses causes, la crise procède d’une certaine expérience du temps, qui prend la forme de l’achoppement et du conflit : achoppement des savoirs, des usages et des représentations sur ce qui survient, conflit entre l’ancien et le nouveau.

Rupture et négatif

La définition la plus juste reste à cet égard celle qu’en donne le philosophe italien Antonio Gramsci (1891-1937) en 1930 dans ses Cahiers de prison (Gallimard), alors que l’Europe est profondément ébranlée au plan politique, économique et social : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. »

Force est aujourd’hui de reconnaître que nous ne sommes toujours pas sortis de cet interrègne. A la vérité, cet interrègne est notre demeure depuis la modernité, c’est-à-dire depuis que s’est instituée, et que ne cesse de s’intensifier, sous le couvert du progrès, la percée du nouveau dans l’ancien.

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En contrepoint de la représentation harmonieuse et positive que véhicule l’idée de progrès, toute une série de signifiants vient inscrire la rupture et le négatif au cœur des temps modernes, nous rappelant combien ceux-ci sont à la fois structurés et traversés par le conflit de l’ancien et du nouveau : révolutions (politique ou industrielle), krach (boursier), dépression, récession, choc (pétrolier), querelle (des Anciens et des Modernes), scandale (de l’Olympia [de Manet] ou de l’Urinoir [de Marcel Duchamp]).

Plus récemment s’est imposée la notion de transition. Mis en circulation dans les années 1970, alors que l’Occident, à travers la publication du rapport de Dennis Meadows [sur Les Limites de la croissance] et deux « chocs pétroliers » successifs, commence à prendre conscience de la tension à terme insoutenable entre la dynamique de croissance économique et démographique, et la limitation des ressources, ce terme propose une représentation du temps alternative à la crise. Là où la crise procède d’un conflit irrésolu et mortifère entre l’ancien et le nouveau, la transition implique une articulation fluide et viable.

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