L’écriture inclusive ou la longue quête d’une langue égalitaire

Par Clara Cini

Publié aujourd’hui à 06h00

En mars 2017, observant les recommandations du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), les éditions Hatier publient, pour la première fois, un manuel scolaire rédigé à l’aide de ce qu’on appelle, depuis peu, l’« écriture inclusive ». Une vive polémique éclate alors, entraînant dans son sillage un embrasement médiatique. La Manif pour tous dénonce aussitôt les expériences que les « pédagogos » infligent à des enfants devenus « cobayes ». Récemment nommé ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer affirme, quant à lui, qu’il n’existe qu’« une seule langue française, une seule grammaire, une seule République ».

Intitulé Magellan et Galilée. Questionner le monde (Hatier, 2017), ce manuel, destiné à des élèves de cours élémentaire (CE2), est en effet le tout premier en France à suivre ce chemin, comme le revendique l’éditeur dès la page de garde. Il mentionne les trois préconisations du HCE qu’il entend respecter au sein de l’ouvrage : « veiller à équilibrer autant que possible le nombre de femmes et d’hommes présentés », « accorder les noms de métiers, de titres » et « utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération de termes identiques ». On peut ainsi y lire que « grâce aux agriculteur·rice·s, aux artisan·e·s et aux commerçant·e·s, la Gaule était un pays riche », exemple qui déclenche un incendie impossible à étouffer.

« Péril mortel »

Si le HCE salue cette initiative vers « une éducation égalitaire », si 314 membres du corps professoral s’engagent alors à ne plus enseigner la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », de vives critiques se font entendre contre cette écriture accusée de complexifier la langue et, par conséquent, l’apprentissage de la lecture par les élèves. Ses opposants dénoncent le caractère « idéologique » d’une revendication qui n’aurait pas sa place dans les salles de classe. Le philosophe Raphaël Enthoven évoque un « lavage de cerveau » et condamne ce qu’il analyse alors comme une « agression de la syntaxe par l’égalitarisme », tandis que l’Académie française parle d’un « péril mortel » où la « confusion confine à l’illisibilité ».

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« Rendre visible la mixité », voilà pourtant tout l’enjeu originel de cette écriture, selon l’expression de l’historienne Christine Bard. Tantôt nommé « langage égalitaire », « épicène » ou « non sexiste », ce qui s’est imposé depuis une petite décennie sous l’appellation d’« écriture inclusive » devient bientôt « un combat majeur pour la troisième vague du féminisme ». Cette vague, qui se déploie dans les années 1990 avant de s’amplifier dans les années 2000, fait de la langue un champ de bataille politique, constate Christine Bard dans Le Féminisme au-delà des idées reçues (Le Cavalier bleu Editions, 2013). Pour cette nouvelle génération, il s’agit d’employer toutes les ressources du français afin de redonner une place à l’expression du genre féminin.

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