« L’Enfant travesti » : les trois femmes du jeune Jean-Luc Seigle

L’écrivain Jean-Luc Seigle, à Paris, en 2016.

« L’Enfant travesti », de Jean-Luc Seigle, Flammarion, 416 p., 21 €, numérique 15 €.

Jean a 5 ans. Voilà la seule certitude de ce gamin qui vit à Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme), en 1960, parmi des femmes entendant tracer son avenir. Jean-Luc Seigle, dans L’Enfant travesti, montre comment tout est prétexte à mise en jeu. Les usages de la langue, ceux du corps, et déjà la perspective de la lecture. Une bisaïeule cloîtrée dans sa chambre, presque centenaire, l’accueille avec bienveillance quand l’enfant a besoin d’un refuge. Cette Mariette incarne à la fois un monde ancien et une liberté farouche, elle qui, rompant avec son époux, a rejeté les conventions. « En divorçant de son mari, [elle] a divorcé de la langue française », une langue ennemie pour elle. « Le patois, c’est la langue qui apaise le français dont elle se sent exclue, une sorte de remède. »

Comme d’une poupée

Louise, la mère de Jean, attend la combinaison idéale pour quitter le célibat, entretenant plusieurs romances avec des prétendants dont aucun ne satisfait toutes ses exigences. Volage, coquette, elle hésite, s’étourdit, et finalement joue de son fils comme d’une poupée qu’elle habille, coiffe et exhibe jusque sur la place du village comme une princesse en parade. Jean peut-il se penser comme un garçon quand l’amour de sa mère semble tributaire de sa soumission au délire de celle-ci ? Victime consentante au sacrifice, immolé sur l’autel d’une folie maternelle qu’il ne peut remettre en cause sans perdre sa place et ses repères, Jean le sait : toute révolte déchirera le voile qui occulte un réel soigneusement tu d’un commun accord par chaque membre de cette étrange famille.

« Tout dans le début de ma vie n’a été que mystères et mauvais présages. » Rose aussi, la grand-mère qui gère avec autorité ce monde bancal et si peu orthodoxe, a des visées sur l’enfant. Inconsolable de la mort, dans les tranchées de la Grande Guerre, de son frère aîné, Pierre, qui l’avait initiée à la pensée politique et à d’autres horizons que ceux des monts d’Auvergne, elle reste une féministe engagée, même si elle a cessé d’être la communiste militante qui entraînait ses camarades à bousculer le vieux monde. Elle sait, elle, que la lecture permettra à Jean de trouver sa place. Et que les déguisements infligés au garçon par Louise, sa fille, ne pourront rien contre cette évidence. Jean est tiraillé entre ces deux rêves. Scrute le portrait ancien de Pierre, le grand-oncle qui sut devenir un combattant énergique et un idéal de virilité. Il guette les indices d’une métamorphose qui tarde. « Se pouvait-il que l’on puisse changer de forme et de corps comme les têtards et les chenilles ? »

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