« L’Enfer de la flibuste », édité par Frantz Olivié et Raynald Laprise : retrouver toute l’âpreté de la piraterie

Un combat rapproché dans les ­Caraïbes,  à la fin du XVIIe siècle.  Illustration du  XIXe siècle

« L’Enfer de la flibuste. Pirates français dans la mer du Sud », édité par Frantz Olivié et Raynald Laprise, édition augmentée, Anacharsis, « Famagouste », 478 p., 23 €.

De Long John Silver à Jack Sparrow, du capitaine Crochet à Rackham le Rouge, les pirates de fiction forment une immense cohorte, qui n’a pas fini de hanter nos imaginaires. Il serait difficile d’en dire autant des pirates historiques, gens de peu de mots, dont ne demeurent que quelques textes épars. On peut citer les souvenirs d’Alexandre-Olivier Exquemelin (v. 1645-après 1707) ou ceux de Jacques Raveneau de Lussan (v. 1663-après 1690), et voilà à peu près tout, au moins pour la France – qui ne fut pourtant pas la nation la moins prodigue en pirateries de tout poil.

Dès lors, on imagine la fébrilité de l’historien et éditeur Frantz Olivié, cofondateur des éditions Anacharsis, le jour où il se retrouva, à la Bibliothèque nationale de France (BNF), face à « une épaisse liasse de deux cent soixante et onze feuillets jaunis, de grand format », comme il décrit, au début du livre, le manuscrit du XVIIe siècle qui forme aujourd’hui le premier chapitre de L’Enfer de la flibuste. Car il y avait là un trésor : la relation de huit années d’un périple qui conduisit, entre 1686 et 1694, plus de quatre-vingts pirates français de Saint-Domingue à La Rochelle, à travers la mer des Caraïbes, puis le Pacifique, les côtes du Chili, du Mexique, de la Californie et un nombre respectable d’îles. Bref, partout où les forbans purent exercer leur art, à savoir la rapine, le pillage, le massacre, avant de débarquer à bon port, en France, où l’un d’eux coucha leurs aventures sur ces feuillets qui, trois siècles plus tard, feront le bonheur de Frantz Olivié.

« Retour au réel »

« Mon intérêt pour la piraterie remonte à Peter Pan, raconte celui-ci au “Monde des livres” : c’est d’abord une fascination pour la figure romanesque du pirate. Ce qui m’amusait, dans les premiers livres que j’ai consacrés au sujet, c’était d’aller de l’enquête historique au récit littéraire. » Mais la découverte du manuscrit de la BNF inverse le jeu, l’occasion étant enfin offerte de mettre la main, derrière « le pirate en majesté », sur la figure plus âpre du flibustier de modèle courant. « Retour au réel », commente Frantz Olivié, qui publie dans cet esprit, en 2016, une première version de L’Enfer de la flibuste chez Anacharsis.

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Cependant, l’historien n’a pas le sentiment d’avoir atteint son but. Manquait au livre, note-t-il dans la version 2021, « les parties molles du squelette : les sons, les odeurs, les goûts, les couleurs ». L’auteur du manuscrit – un certain Etienne Massertie – écrivait dans un but stratégique : il s’agissait de défendre son image et celle de ses compagnons auprès des autorités royales. D’où de prudentes omissions et, plus grave, « une distance froide ». C’est la découverte, en 2017, d’un autre manuscrit par l’archiviste de la flibuste Raynald Laprise qui relancera le projet, et aboutira à la présente « édition augmentée » du livre – définition trop modeste de la refonte alors entreprise : grâce à cette lettre d’un jésuite français de Guyane, le père de La Mousse, qui avait recueilli le témoignage d’un des pirates, et à quelques autres archives ensuite retrouvées, L’Enfer de la flibuste deuxième du nom est un tout autre livre, qui a absorbé le précédent, cantonné aux deux premiers chapitres.

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