L’enquête qui dit une Inde malade de ses dirigeants

C’est un long voyage au sein de son propre pays qu’a entrepris M. Rajshekhar. Entre 2014 et 2016, au moment de l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, ce journaliste indien qui a démarré sa carrière comme spécialiste de l’environnement a choisi de quitter son confort urbain pour aller explorer, « l’oreille collée au sol », les tréfonds de ce pays continent. Durant trois ans, sac sur le dos, il a vécu dans six Etats indiens, le Mizoram, l’Odisha, le Pendjab, le Bihar, le Tamil Nadu et enfin le Gujarat, l’ancien fief du premier ministre. A chaque fois, il a débarqué sans projets d’articles préconçus, prenant son temps pour parler avec des patrons, des responsables politiques, des militants, des bureaucrates, des chefs religieux, des journalistes, des universitaires, mais aussi de simples citoyens, et comprendre et analyser l’état réel du pays.

Il a livré, au fur et à mesure de son immersion, une série de reportages au site d’information indépendant Scroll, un matériau qui constitue la base de son livre de 290 pages intitulé Despite the State (« malgré l’Etat », Westland Books, non traduit), publié en janvier. Le résultat est une plongée dans les failles béantes de la démocratie indienne, un compte rendu implacable du dysfonctionnement des Etats fédérés, minés par la corruption, le clientélisme, le culte de la personnalité des élus et le capitalisme de connivence.

Ecoles sans enseignants et hôpitaux sans chirurgiens

L’auteur constate la mainmise des partis en place, qui détournent l’argent public, concentrent les pouvoirs, s’approprient les ressources, comme les minerais et le sable, détiennent des médias, créent de la misère, en étant incapables de fournir à la population les services essentiels, éducation, santé et justice. On trouve des écoles, bien sûr, mais sans enseignants, des hôpitaux, mais sans chirurgiens, comme au Pendjab, parce que l’Etat ne les paye pas assez. Partout, l’auteur constate que, face à la faillite de leur gouvernement régional, les gens se rabattent sur leur groupe social, la caste, la religion.

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L’originalité de la démarche du journaliste est de décortiquer le fonctionnement démocratique, au niveau non pas de l’Etat central mais des régions, gouvernées en Inde par des exécutifs et dotées d’assemblées législatives. L’Inde compte 28 Etats et 8 territoires de l’Union. « Dans chacun, les institutions, arrachées aux valeurs fondatrices d’une jeune démocratie idéaliste et détournées par des structures de pouvoir, déclinent dans le désordre et l’irresponsabilité », juge M. Rajshekhar. Son constat prend un relief tout particulier avec la deuxième vague de la pandémie de Covid-19, qui a ravagé le pays et mis au jour l’insuffisance, dans la plupart des régions, des systèmes de santé.

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