« Léopold Sédar Senghor », itinéraire d’un turbulent métis culturel

Livre. Il est des êtres qui ont le chic pour brouiller les pistes et laisser des postérités complexes, voire indéchiffrables. Ainsi de Léopold Sédar Senghor, à qui notre ancien confrère du Monde, Jean-Pierre Langellier, consacre une biographie. Exercice à haut risque que de se lancer dans le sillage de ce personnage. Voilà un intellectuel révolté par la colonisation mais forgé par son système. Un chantre de la fierté noire qui se voulait apôtre du brassage des humains et de leurs savoirs. Un amoureux à parts égales de la culture africaine et de la langue française. Un poète qui fusionnait Lautréamont et le rythme des tam-tams. Un critique de Descartes qui faisait triompher la raison. Un enfant turbulent de Djilor, « pouls profond de l’Afrique », qui finit à l’Académie française.

Ajoutez à cela, pour faire bon poids, l’homme politique, madré et parfois opportuniste, devenu le premier président du Sénégal en 1960. Partisan pragmatique, tardif, de l’indépendance, ulcéré par l’incapacité de la France à donner leur dignité aux « indigènes » dont il fut longtemps, il godillera avec habileté dans ces temps de décolonisation puis sera ensuite décrit en parangon d’une « Françafrique » aujourd’hui vouée aux gémonies. Fervent catholique à la tête d’un peuple musulman, il fit enfermer ses opposants et son premier ministre, interdire les partis hostiles. Mais, abandonnant volontairement le pouvoir à la fin de 1980, il a laissé son pays comme un rare modèle démocratique sur le continent.

Beaucoup de vies en une

Chez Aimé Césaire, son ami martiniquais, son « frère fondamental », à qui il restera lié comme parrain de la négritude, l’écrivain l’emporte sur l’homme politique, le génial auteur du Cahier d’un retour au pays natal (1947) occulte l’inamovible député et maire de Fort-de-France. Chez son autre grand ami, un Auvergnat celui-là, Georges Pompidou, l’homme politique et le chef d’Etat éclipsent le brillant agrégé de lettres, l’amoureux fou de poésie et de culture. Pour Senghor, la balance est plus malaisée à établir, l’arbitrage impossible.

Décidément, beaucoup de vies en une, trop de portes d’entrée pour un seul homme. Il y avait l’écueil de s’y perdre, de se fourvoyer, d’autant que l’intéressé s’est plu à semer les souvenirs apocryphes. Il a donc fallu à Jean-Pierre Langellier pas moins de quatre cents pages, plume alerte, sans flâner en chemin, pour faire le tour de ce monument plein de trompe-l’œil. Senghor, le socialiste déçu, le gaulliste contrarié, laisse un héritage tourmenté. Trop pour le président français – de droite – Jacques Chirac et son premier ministre – de gauche – Lionel Jospin, qui n’assistèrent ni l’un ni l’autre à ses funérailles, en 2001. Pour celui qui aimait la France et ne détestait pas les honneurs, ce fut un terrible camouflet posthume.

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