L’époustouflante « Médée » tout en épure de Tommy Milliot

Bénédicte Cerutti dans « Médée », mise en scène par Tommy Milliot.

Elle se découpe, ombre noire sur la lumière de l’aube, implorant les dieux d’écouter « la voix du malheur », dans la beauté d’un matin apaisé. Elle, c’est Médée, la monstrueuse, l’infanticide, celle qui transgresse les lois de l’humanité. Une Médée comme on l’a rarement vue, dans la très belle mise en scène que signe Tommy Milliot, un jeune artiste qui commence à faire beaucoup parler de lui. Une Médée trempée dans une incandescence tout intérieure, qui tient la pureté de sa ligne tragique de bout en bout.

Cette authenticité tragique est d’abord celle de Sénèque. Tommy Milliot a choisi la version de l’auteur latin, plutôt que celle du Grec Euripide, plus psychologique, qui est en général adoptée par les metteurs en scène. Bien lui en a pris : dans le théâtre de Sénèque, que l’on redécouvre depuis quelques années grâce aux admirables traductions de l’universitaire Florence Dupont, le tragique s’incarne dans les mots, sans fioritures, ligne pure du malheur et de la violence.

Lire l’entretien avec la traductrice Florence Dupont : « Chez Sénèque, on se torture avec les mots »

Cette ligne est également celle de la mise en scène, qui s’inscrit dans un espace à la simplicité somptueuse, tout en verticalité. Le destin de Médée et de ses enfants est coupant comme une lame, minéral, insondable. Le psychologiser, ce serait l’affadir. Quand tout commence, on saisit Médée à l’heure où, répudiée par Jason, qui s’apprête à épouser la fille du roi Créon, rejetée, sommée de s’effacer, de s’exiler, elle invoque les déesses de la vengeance et du crime, leur demandant de venir à son secours, pour métamorphoser « la douleur en fureur ».

Un monstre enfanté par l’humanité

Tout le spectacle tient dans cette métamorphose, en une ligne de douleur qui devient ligne de feu, puis ligne de sang. Comment Médée peut-elle devenir un tel monstre, se livrer à une telle cruauté, la cruauté ultime, pour une femme, de tuer ses enfants ? Florence Dupont explique, dans son passionnant ouvrage, « Médée » de Sénèque, ou comment sortir de l’humanité (Belin, 2000), que « Médée infanticide et criminelle n’est pas agie par une violence sauvage et incontrôlée qui serait la négation de la civilisation. Le monde des monstres n’est ni celui des hommes ni celui des animaux, pas plus que celui des dieux, c’est un autre monde organisé par la culture que nous appellerions volontiers une culture de la cruauté ». Autrement dit, le monstre, s’il n’est pas forcément en chacun de nous, est bien créé, enfanté par l’humanité elle-même. « Quoi qu’elle fasse, Médée reste un être culturel, humaine ou inhumaine », ajoute Florence Dupont.

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