Les Albers, du Bauhaus au Mexique

Le couple, à Bessau, en Allemagne, en 1925.

Elle a insufflé un vent nouveau à la pratique ancestrale de la tapisserie. Il a signé Hommage au carré, l’une des œuvres emblématiques de l’abstraction d’après-guerre qui a pavé la voie à l’art optique. Couple fusionnel, Anni et Josef Albers (respectivement morts en 1994 et 1976) n’ont jamais collaboré que pour réaliser des œufs de Pâques, mais formé un fabuleux duo de pédagogues auxquels le MAM, à Paris, rend hommage jusqu’au 9 janvier. Ensemble, ils ont été les figures de proue d’une des plus belles aventures du XXe siècle, le Bauhaus, cette école révolutionnaire, dont ils furent d’abord élèves avant d’en devenir les maîtres et d’en perpétuer l’esprit plus d’un demi-siècle durant. Avec une seule et unique aspiration : faire de leur vie un théâtre d’expérimentation.

En 1922 pourtant, lorsque Josef Albers rencontre Annelise Fleischmann, un monde les sépare. Famille d’ouvriers catholiques pour lui, bourgeoisie juive de Berlin, convertie au protestantisme, pour elle. « Anni » vient d’être admise au Bauhaus, à Weimar, que Josef, de onze ans son aîné, avait rejoint deux ans plus tôt ; c’est le coup de foudre. Fondée en 1919 par Walter Gropius, l’école veut réconcilier beaux-arts et arts appliqués, artisanat et fabrication en série — et aussi effacer les frontières entre les classes sociales. Son précepte ? Le beau dans l’utile, afin que l’art imprègne la vie dans tous ses aspects.

Lire le reportage de 2016 : L’esprit des Albers, du Bauhaus à la brousse sénégalaise

Progressiste, le Bauhaus ouvre grand ses portes aux femmes. Las, il les relègue dans les disciplines jugées mineures et Anni, à contrecœur, intègre l’atelier de tissage – qu’elle finira par diriger en 1930 –, tout en suivant les cours de couleur de son idole, le peintre Paul Klee. De son côté, Josef excelle dans la peinture sur verre, dont il devient vite le chef d’atelier. L’un comme l’autre aiment le croisement des disciplines. Anni imagine des tissus d’ameublement et des rideaux de théâtre, tout en façonnant des bijoux. Josef s’adonne, avec le même bonheur, au mobilier et à la photo. Leurs pratiques, quoique autonomes, sont parallèles et néanmoins… convergentes. Aux vitraux de Josef répondent les tentures géométriques d’Anni. Pour l’historien Nicholas Fox Weber, qui dirige la Fondation Josef et Anni Albers dans le Connecticut, le couple, qui se marie en 1925, a en commun « un art coloré de délicatesse et de panache ».

« Homage to the Square » (1976), une peinture de Josef Albers.

Lorsque le Bauhaus ferme ses portes en 1933 au moment de l’avènement des nazis, le couple, comme nombre de collègues, émigre aux Etats-Unis. Direction Asheville (Caroline du Nord). Josef prend bientôt la tête du département des arts du Black Mountain College, une université libre où il aura pour élèves Robert Rauschenberg, Cy Twombly ou John Cage. Anni développe l’atelier de tissage expérimental et jouit d’une exposition monographique au MoMA de New York dès 1949. Loin d’être éclipsée par son mari, elle inspire, dans les années 1950, une nouvelle génération d’artistes « textiles », dont Sheila Hicks.

« Sheep May Safely Graze » (1959), une tapisserie d’Anni Albers.

A ses disciples américains le tandem transmet les préceptes du Bauhaus : le goût de l’expérimentation, l’économie de moyens et l’apprentissage tactile. Anni le répète : « Il faut laisser le matériau montrer le chemin. » « Pensez avec les yeux », martèle de son côté Josef, qui enseignera par la suite à l’université Yale. Complices dans leur pédagogie, Anni et Josef le sont aussi dans leur passion commune pour l’art précolombien, qu’ils découvrent lors de nombreux voyages au Mexique – « terre promise de l’art abstrait », selon Josef –, au Pérou et au Guatemala. Aux cultures andines, ils empruntent les formes, motifs et palettes qui imprègnent aussi bien les emboîtements sériels de carrés colorés de Josef que les tissages d’Anni. Un dialogue fécond de bout en bout.

« Anni et Josef Albers », jusqu’au 9 janvier 2022, Musée d’art moderne de la Ville de Paris. mam-paris.fr