« Les Aquatiques », la tortueuse émancipation d’une femme en Afrique centrale

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Osvalde Lewat photographiée par Philippe Matsas.

Bienvenue au Zambuena, Etat « démocratique » d’Afrique subsaharienne dont la population se compose d’une minorité de nantis et d’une immense majorité de pauvres. Un pays dont le régime a pour seul projet politique d’assurer sa pérennité en faisant régner un ordre martial. Née au Zambuena, Katmé Abbia, la quarantaine, a tout pour être heureuse : un mari préfet, des filles adorables, une vie sociale bien remplie, une maison luxueuse dans la capitale, une autre en province et une cohorte de domestiques. Comme le lui dit sa belle-mère, elle « fait partie des A dans un pays où la plupart des gens sont des Z ».

Mais Katmé est de ces femmes qui ne connaissent pas leur chance. Elle a beau se conformer aux règles de sa classe, son malaise va grandissant. Son milieu lui paraît étranger, son mari ne l’attire plus, elle se morfond lors des très sélects déjeuners du « Club des Amies du Zambuena » qui regroupe des « épouses de », sous le haut patronage de la première dame du pays. Alors Katmé va chercher refuge auprès de son ami de toujours, « l’autre part d’elle-même », le plasticien Samuel Pankeu. Dans l’atelier de ce dernier, au sein du quartier populaire des Aquatiques − inondé à chaque saison des pluies −, elle oublie pour un temps son rôle de « Madame Préfète » pour renouer avec l’enseignante et intellectuelle qu’elle a abandonnée au passé. Quant à Samuel, en présence de sa « sœur de toujours » il peut se sentir entièrement lui-même.

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Hélas deux événements vont anéantir ce fragile équilibre. Le premier est la soudaine nécessité de déplacer la tombe de la mère de Katmé, pour cause de travaux routiers. M. le Préfet Abbia, qui vise un poste de gouverneur de province, en profite pour organiser de nouvelles funérailles doublées d’un festin grandioses – occasion d’acheter le vote de ses futurs administrés. Ecœurée par l’opportunisme de son mari, Katmé préfère se réfugier auprès de Samuel. Et ce dernier va justement avoir grand besoin du soutien de son amie car le jour où il inaugure une nouvelle exposition à charge contre le régime, son homosexualité est dévoilée publiquement dans la presse. De telles mœurs sont formellement interdites au Zambuena. Un scandale sans précédent éclate. On jette « le provocateur » en prison tandis que « l’affaire Samuel Pankeu » tourne à la chasse aux sorcières à travers tout le pays. Le verrou de la violence explose des semaines plus tard, le jour de la libération de l’artiste : manipulée par les médias, la population des Aquatiques déverse sa haine contre lui. Ni Samuel, ni Katmé ne s’en remettront.

« Figure christique »

Cinéaste et photographe originaire du Cameroun, Osvalde Lewat ose affronter avec ce premier roman l’un des tabous ultimes des sociétés africaines contemporaines : l’homosexualité. D’une écriture au scalpel, elle dépeint cette folie collective qui se déchaîne lorsqu’une communauté se croit menacée par les mutations du monde.

Figure christique et expiatoire, Samuel est écarté avec la brutalité la plus effroyable. En réalité, derrière ce moment de paroxysme, c’est tout le pays qui s’effondre. A travers une galerie de personnages, la romancière fait le procès de ces élites africaines sans scrupules, habituées au cynisme et à la corruption, mais qui revendiquent une prétendue morale pour se donner bonne conscience.

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Comme le dit avec ironie Kizito, le frère de Samuel : « Nous poursuivons notre course effrénée vers le Moyen-Âge ». Le pays se remettra de l’onde de choc, laissant Katmé seule restaurer un lambeau de dignité, car « on ne peut pas vivre éternellement au rabais de soi-même ». Le drame mis en scène avec très grand talent par Osvalde Lewat peut rappeler des événements similaires, survenus il y a quelques années au Cameroun. La documentariste en elle n’ignore pas que la fiction est parfois en dessous de la réalité. Toute ressemblance avec une situation ou des personnages existants ne serait pas fortuite.

Les Aquatiques, d’Osvalde Lewat, éd. Les Escales (2021).