Les artothèques, de drôles de bibliothèques contraintes de sortir du cadre pour exister

A l’artothèque de Caen, en 2013, un visiteur choisit une œuvre, qu’il empruntera pour deux mois.

Le tableau trône sur un meuble bas, dans la salle de séjour. Un grand format dans un rouge vermillon, où les multiples visages dédoublés d’une jeune femme en habits XIXe siècle vous regardent. Sur le second figure un dos de maison aux géométries alambiquées. Béatrice Cliquet, salariée dans le tourisme, qui avoue ne pas y connaître « grand-chose », a emprunté ces œuvres de deux jeunes peintres contemporains à l’artothèque de Caen. Régulièrement, cette sexagénaire s’y rend pour choisir « ses » tableaux et les accrocher chez elle. « On les regarde une fois le matin, et puis on les oublie, pour les redécouvrir en rentrant. Ça décomplexe notre rapport à l’art », s’amuse-t-elle.

Mathis, étudiant en architecture, fait de même : lui aime les grands formats graphiques avec beaucoup de couleurs « pour égayer [son] quotidien » : un tableau de Jean-Marc Chevallier aux tons bleu violacé où l’on devine un paysage torturé est posé sur une étagère Ikea. « C’est sympa d’en discuter avec les copains, qui sont bluffés », souligne le jeune homme de 25 ans dans son petit studio.

Soulages, Dubuffet, Hartung…

Emprunter des œuvres quand on n’a pas les moyens de s’en offrir, aucune connaissance artistique ou pas l’habitude d’aller au musée, c’est l’idée folle que propose l’artothèque de Caen. Logée, depuis 2013, dans un palais ducal à l’architecture XIVe siècle rénovée, la structure publique occupe un immense espace flambant neuf.

Dans une pièce tout en longueur, de grandes grilles montées sur rack exposent les œuvres, sans classement aucun : des peintures de Soulages, de Dubuffet ou de Hans Hartung, des dessins d’Ernest Pignon-Ernest ou de Françoise Pétrovitch, des estampes de Folon, ou encore des objets de Julien Creuzet côtoient les dernières acquisitions faites auprès d’artistes locaux. Le visiteur peut ainsi fureter avant de choisir les deux estampes ou lithographies qu’il emportera pour deux mois.

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La collection, riche de quelque 4 000 œuvres de près de 800 artistes, est ouverte à tous, moyennant une cotisation annuelle de 68 euros et une attestation d’assurance habitation. « L’idée est que de grands peintres soient au même niveau que de tout jeunes créateurs, la valeur n’étant jamais un frein. On veut faire partager avec le plus grand nombre », explique Yvan Poulain, directeur de l’artothèque. De fait, les œuvres sont aussi disponibles pour les établissements scolaires, les entreprises, les hôpitaux, les Ehpad, les prisons et les collectivités locales. Et aucun vol ni dégradation n’ont été signalés

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